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Attaque de Conflans : qui était Samuel Paty, le professeur martyr

Papa d’un garçonnet, amateur de tennis, «monsieur Paty» était un enseignant qui aimait «éduquer sans choquer». Discret et franc. Ceux qui l’ont côtoyé, collègues, élèves ou dans sa vie quotidienne, sont unanimes.

 «Samuel était droit, juste, et convaincu que l’éducation pouvait changer les hommes», se rappelle une ancienne collègue.
«Samuel était droit, juste, et convaincu que l’éducation pouvait changer les hommes», se rappelle une ancienne collègue. DR

Le cliché est en noir et blanc. On y voit la montagne, la mer. Et un homme dont le regard, protégé par des lunettes de soleil, fixe loin l'horizon. Sur cette photo de jeunesse, Samuel Paty, n'a pas encore 47 ans. Il n'est pas encore le professeur qui a suscité une immense vague d'émotion en France, après avoir été sauvagement tué devant le Bois-d'Aulne, le collège de Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines) où il enseignait l'histoire et la géographie. Il n'est pas encore la victime d'un gamin tchétchène de 18 ans, venu l'assassiner au seul motif d'avoir donné un cours sur la liberté d'expression, durant lequel il a montré des caricatures de Mahomet.

Sur les réseaux sociaux, la photo a été largement relayée par des anonymes, des professeurs, ou d'anciens camarades de promo, quand Samuel Paty vivait encore à Lyon (Rhône). Des hommages, il y en a partout et notamment devant l'établissement des Yvelines. Dès 9 heures samedi, des dizaines de parents et d'enfants y déposaient des fleurs.

VIDÉO. Des centaines de personnes rendent hommage à Samuel Paty

Au sol, une nuée de roses claires, de pensées, de bougies mais aussi de pancartes : « JeSuisSamuel » « Je suis Prof », en référence à « Je suis Charlie » et à la liberté de débattre qu'il essayait d'inculquer à ses élèves. « Notre fils avait ce professeur qui était très attentionné avec ses élèves », raconte Olivier, arrivé main dans la main avec sa compagne Olivia et leurs deux enfants. Pour le couple, la nuit a été rude, après une « très longue » discussion avec leur adolescent, qui, lui, reste bouche bée. Comment réagir quand l'impensable se produit dans son collège ?

Papa d'un petit garçon de 5 ans

« Monsieur Paty » comme les élèves l'appellent, vivait à dix minutes de là, dans la petite ville d'Eragny (Val-d'Oise). Depuis plus d'un an, il avait pris ses marques dans le quartier pavillonnaire du Grillon. Il habitait au deuxième étage d'un petit immeuble avec son fils de 5 ans. Mais ce samedi, l'appartement est vide de tout occupant. Le volet blanc complètement fermé. « Il n'y a personne, confirme son unique voisin de palier. Je crois que sa compagne n'habite plus là. » « Depuis plusieurs mois ils étaient séparés, confirme Dhaou, le gérant de la boulangerie Au Cœur des Petits Pains où Samuel prenait son pain chaque jour. Je les connaissais bien, ils sont adorables, surtout leur petit garçon. »

« Je n'en ai pas dormi de la nuit, c'est terrifiant », embraie une voisine « retournée » à l'idée que la victime a été décapitée en pleine rue et photographiée par son assaillant, pour mettre son funeste trophée sur Twitter. « Je vois encore ce monsieur qui était là il y a quelques jours en train de décharger les courses de sa voiture avec son petit garçon, confie-t-elle. C'était quelqu'un de discret mais de très bien, il disait toujours bonjour. Je pense qu'il était un peu timide, et il faisait plus jeune que son âge. »

Discret, c'est certainement l'un des adjectifs qui revient le plus quand on demande à ceux qui l'ont connu de décrire le quadragénaire. « En tout cas, lorsqu'il était en dehors de sa classe. Une fois dedans, il était très présent et très franc », précise Mickaël Rouyar, qui fut son élève de 1999 à 2001, avant de devenir à son tour professeur – mais lui, de sciences économiques et sociales (SES). Samuel Patty était alors un tout jeune prof. Son Capes d'histoire-géo, il l'avait passé deux ans plus tôt à Lyon après un parcours tracé : une classe préparatoire aux grandes écoles, l'université Lumière Lyon 2, puis l'IUFM de la capitale des Gaules.

Il voulait que ses élèves débattent

Après son affectation en région parisienne, il arrive à Meaux (Seine-et-Marne), au lycée Pierre de Coubertin. Mickaël Rouyar est alors un bouillonnant lycéen de seconde. « J'avais commencé à m'énerver contre un camarade de deux ans mon aîné qui avait pris ostensiblement ma place. Il m'avait canalisé, avait arrondi les angles, pacifié les tensions. » Mais c'est surtout de ses cours dont il se souvient. Celui sur la Révolution française ne l'a pas quitté. Non plus que ceux d'éducation morale et civique (EMC).

« Il organisait des débats entre nous, où l'invective n'était pas permise et où chacun devait travailler ses arguments. A l'époque, on avait parlé du Pacs, de la dépénalisation du cannabis, de la parité. Cela peut paraître lointain aujourd'hui mais au début des années 2000, c'était précurseur. » Vingt ans plus tard, après avoir sillonné plusieurs établissements de Seine-et-Marne, c'est toujours dans le cadre d'un EMC que Samuel Paty a voulu parler avec ses 4es du Bois d'Aulne des caricatures publiées par Charlie Hebdo. Une semaine plus tard, les menaces de mort reçues étaient mises à exécution. L'enseignant était retrouvé mort, mutilé, à deux pas de l'établissement où il exerçait depuis cinq ans.

«Il n'était pas du genre à mettre de l'huile sur le feu»

« Je participais à des conseils de classe avec lui. Ses interventions étaient plutôt pondérées et il ne prenait pas la parole pour ne rien dire. Il n'était pas du genre à mettre de l'huile sur le feu », clarifie Myriam Moire, adhérente de la fédération des parents d'élèves FCPE. « Il était droit, juste, et convaincu que l'éducation pouvait changer les hommes. Il voulait ouvrir les esprits de ses élèves pour qu'ils ne cèdent pas aux obscurantismes, mais toujours avec bienveillance et humour », nous écrit par SMS une de ses anciennes collègues de l'Arche Guédon à Torcy (Seine-et-Marne), car au téléphone la voix lâche, secouée par les pleurs.

« Je n'ai aucun doute sur les précautions qu'il a prises pour ne pas heurter. Sa volonté était d'éduquer sans choquer », affirme encore David Brunet, autre ancien collègue, au lycée Lafayette de Champagne-sur-Seine, qui déjà, pense à une collecte « pour montrer à la famille que nous sommes là. »

En dehors de ses heures de cours au collège, le quadragénaire plutôt petit mais « athlétique », aimait frapper la balle sur les courts de tennis. « Il venait de s'inscrire pour la troisième année mais juste pour le loisir cette fois », affirme le président du club d'Eragny, Didier Colasson. Et un autre licencié d'ajouter : « Il participait aux animations pour faire vivre le club. Il venait beaucoup jouer, deux à trois fois par semaine. Lundi il était encore là, sur le terrain… » Au Grillon, plus que Samuel, c'est son fils qui est connu de tous. « Un petit exceptionnel », dit-on ici. « C'est un garçon très attachant qui ressemble beaucoup à son père, résume Augustino, un habitué du café du coin. Parfois, ils venaient prendre le petit-déjeuner ici le week-end. » Un rituel fauché par la barbarie.