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Attaque de Conflans : «Les enseignants ont besoin d’être soutenus», juge Najat Vallaud-Belkacem

Après l’assassinat d’un professeur qui avait montré des caricatures de Mahomet en classe, l’ex-ministre de l’Education nationale estime qu’il faut aussi travailler toujours plus «pour que l’école incarne la promesse républicaine et sociale d’égalité».

 «La pire réponse serait d’aggraver les logiques d’exclusion», estime l’ex-ministre de l’Education Najat Vallaud-Belkacem après l’attaque de Conflans.
«La pire réponse serait d’aggraver les logiques d’exclusion», estime l’ex-ministre de l’Education Najat Vallaud-Belkacem après l’attaque de Conflans. LP/Frédéric Dugit

Ministre de l'Education nationale de 2014 à 2017, la socialiste Najat Vallaud-Belkacem a eu à gérer la déflagration provoquée en 2015 par les attaques terroristes contre Charlie Hebdo et l'Hyper Cacher, en janvier, puis les attentats du 13-Novembre, contre le Bataclan, notamment. Au lendemain de l'assassinat d'un enseignant de Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines) qui avait montré des caricatures de Mahomet en cours d'éducation civique, elle dénonce un «acte barbare» et appelle à l'unité. Soucieuse de défendre son bilan en matière de défense de la laïcité à l'école, elle met aussi en garde contre le risque de «récupération politicienne».

L'islamisme a-t-il gagné contre l'école vendredi ?

NAJAT VALLAUD-BELKACEM. C'est le type de réaction collective que nous aurons qui fera sa victoire ou son échec. Le danger est réel que cet acte barbare fragilise notre école. Nous devons tous être unis derrière elle.

A-t-on trop regardé ailleurs, depuis trop d'années, quand l'enseignement était remis en cause dans des établissements scolaires ?

Qu'il y ait eu des défaillances dans le passé, non pas du fait des enseignants, mais de l'incurie des pouvoirs publics à leur donner les moyens de faire réussir les élèves et à assurer au sein de l'école la défense des valeurs de la République et la mixité sociale, c'est une évidence. Mais faire comme s'il ne s'était rien passé de neuf en la matière ces dernières années serait aberrant. J'en sais quelque chose, pour m'être saisie de façon quasi-obsessionnelle de la défiance d'une partie de notre jeunesse vis-à-vis de la laïcité, de l'autorité du savoir scientifique ou de la primauté de la loi collective sur la conviction individuelle… Avoir, comme nous l'avons fait, installé les remontées obligatoires de signalements des incidents, suivies de sanctions avec des équipes et des outils d'inspection dédiés, une charte de la laïcité que l'on faisait signer aux parents, une journée consacrée à la laïcité dans tous les établissements le 9 décembre, ou le contrôle renforcé des écoles hors contrat… on ne peut pas franchement appeler ça « regarder ailleurs ».

Est-il encore possible d'éviter que les enseignants ne se censurent, cessent d'aborder en classe certains sujets ?

Les enseignants connaissent l'importance de leur mission. Ce dont ils ont besoin, c'est de se sentir soutenus. Par l'institution, mais aussi par la société, parce que le combat pour l'esprit critique et contre l'obscurantisme est l'un des plus grands combats de notre temps et qu'il appartient à chacun de nous de se demander comment y contribuer. La Réserve citoyenne de l'Education nationale que j'avais créée en 2015 servait à cela : un vivier de citoyens engagés, de journalistes, de magistrats, de professionnels volontaires qui venaient parler aux élèves, avec leurs mots, de liberté d'expression, de religion, de Charlie, de respect. J'aurais voulu qu'elle se poursuive, qu'elle soit développée, qu'elle marque une ère nouvelle de soutien à l'école.

Avant d'être assassiné, l'enseignant avait été désigné à la vindicte par un parent, sur les réseaux sociaux. Comment protéger les professeurs ?

Il faut être intraitable avec les provocations de ceux qui attaquent l'école au nom de l'obscurantisme, ceux qui font passer le respect de la laïcité pour de l'islamophobie. L'école doit être un lieu de règles communes sans accommodement possible. Et, dans le même temps, il faut multiplier les initiatives pour que les parents soient acteurs de l'école, car la distance est facteur de division, d'incompréhension et parfois de haine. La pire réponse serait d'aggraver les logiques d'exclusion.

Après les attentats de 2015, vous aviez appelé à un renforcement de l'éducation aux valeurs républicaines. Quel a été le bilan de votre action quand vous étiez ministre ?

Le plus utile à l'époque, au-delà de la fermeté face aux incidents et de la réserve citoyenne que j'évoquais, fut ce que nous avions lancé du côté des enseignants, avec leur formation et leur accompagnement grâce à des référents laïcité dans les académies. Et du côté des élèves avec des enseignements nouveaux comme l'enseignement moral et civique, une éducation aux médias et à l'information, une éducation au numérique. Tout cela visait à redonner à l'école les moyens d'être une fabrique de citoyens. La difficulté et le frein principal comme à chaque fois avec l'école, c'est que les choses ne produisent de l'effet que dans du temps long et il leur faut de la continuité.

Que reste-t-il à faire selon vous ?

Renforcer encore l'appui aux enseignants. Recréer du consensus national sur la laïcité, pour que cesse sa récupération politicienne et qu'elle soit d'abord le moyen d'apaiser l'école et la société. Et travailler toujours plus pour que l'école incarne la promesse républicaine et sociale d'égalité. Nous devons être aussi exigeants à faire respecter les règles qu'à porter cette ambition-là.

Qu'aimeriez-vous dire aux proches, collègues et élèves de l'enseignant assassiné ?

Mon immense affection pour eux, ma gratitude pour tout ce que Samuel Paty a été et restera. L'obligation collective que nous avons d'être à la hauteur.

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