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«Allez, entrez, venez boire un verre» : en pleine pandémie, nous sommes allés à une fête clandestine

Placée en alerte maximale, Paris et sa proche banlieue doivent faire face à de nouvelles restrictions. Pourtant, les fêtes non autorisées sont légion. Nous avons pu participer à l’une d’entre elles. Incroyable !

 Au cœur d’une fête clandestine, à Paris, où aucun des 81 participants ne porte de masque.
Au cœur d’une fête clandestine, à Paris, où aucun des 81 participants ne porte de masque. DR

La fête est finie, l'épidémie de Covid-19 en a décidé ainsi. Du moins en apparence. À défaut de s'égosiller une pinte à la main dans un bar exigu, on danse désormais caché, derrière la porte d'un appart verrouillé. Samedi, 2h30 du matin. Quelques heures plus tôt, alors que chacun doit limiter ses contacts, on est informé, sans plus de détails, qu'une grande fête a lieu dans un logement du centre de Paris. En pleine pandémie, ces soirées se multiplient alors même qu'à compter de ce mardi, les bars sont priés de tirer le rideau, durant quinze jours minimum, conséquence de l'état d'alerte maximale, déclenchée dans la capitale et sa petite ceinture.

Devant l'immeuble, on ne connaît pas l'étage, mais le débit du rappeur Ninho, qui fait trembler toute la cage d'escalier, nous mène très vite à la bonne porte au premier. En face et à l'étage du dessus, ce sont que des bureaux, jamais personne la nuit, la planque idéale. On toque, une femme, cheveux plaqués, en tenue de soirée, passe une tête. « Il y a un problème ? Le bruit vous dérange ? » s'inquiète-elle d'emblée. On prétexte qu'on passe par curiosité après avoir entendu la musique de la rue. « Allez, rentrez, venez boire un verre », insiste-t-elle, rassurée.

Un masque sur le nez, on pénètre enfin dans le logement d'une soixantaine de mètres carrés. Face à nous, dans la cuisine, deux jeunes femmes servent au comptoir des Vodka Red bull aux participants et leur tendent, en échange, un terminal de carte bleue. On comprend : ce n'est pas juste une fête entre copains. Mais un bar clandestin. « On fait surtout des soirées depuis que les établissements ferment à 22 heures », nous glisse, sans ambages, celle qui nous a fait entrer. Elle, c'est Naya (le prénom a été changé), spécialisée dans l'événementiel à Paris et en Europe. Avec le Covid-19, il a fallu trouver une alternative pour qu'elle poursuive son activité. Elle est donc ici la solution, dans ce lieu tenu secret jusqu'à la dernière minute. « On change d'adresse toutes les semaines pour pas se faire choper par les flics », poursuit Naya, sans se soucier de l'épidémie en plein rebond.

«Pourquoi tu es la seule à porter un masque ?»

Les chiffres sont sans appel : 260 personnes contaminées sur 100 000, 1155 nouveaux cas en 24 heures, 35 % des réas de la région francilienne occupées par des malades du Covid, c'est trop. Mais si dans les rues, les établissements de nuit ont la gueule de bois des mauvais jours, plus haut dans les étages des salons calfeutrés, on porte un toast à sa jeunesse. Ici, le virus n'existe pas. Pas une seule fois dans la soirée, le mot ne sera prononcé.

On visite les lieux. D'abord, le salon. À ce moment, il nous faut quelques secondes pour comprendre que l'on avait sous-estimé la foule. Combien sont-ils ? Cinquante-trois précisément, entre 20 et 30 ans, sans masque, à danser sur Aya Nakamura dans cette pièce de 30 m2, noyée dans les vapeurs de Chicha. Au préalable, l'endroit a été vidé, les murs insonorisés. Le propriétaire est-il au courant ? On sait seulement que le logement appartient à une société civile immobilière, sûrement sous-loué pour l'occasion.

Seuls trônent, en guise de déco, quelques nounours sur une étagère et quatre grands lits au sol, rappelant, avec un peu d'imagination, les banquettes de boîtes de nuit. Près de la fenêtre, devant les rideaux tirés, un DJ enchaîne les tubes de hip-hop et RNB aux platines, dans un flot de lumière bleu, vert, violet. Tout est fait pour rappeler la vie d'avant comme si rien n'avait changé. « Pourquoi tu es la seule à porter un masque ? » me demande un fêtard, réellement surpris.

Alcool, chichas et… service de sécurité

A côté, une chambre a été transformée en fumoir, fenêtres ouvertes, mais volets en fer fermés. On compte 28 personnes, cela fait donc 81 en tout. Au milieu des volutes de fumées, il faut jouer des coudes pour progresser entre les groupes, se soufflant au nez leurs bouffées de cigarette. Parmi eux, une petite troupe est venue fêter un enterrement de vie de jeune homme.

Mais comment fait-on pour rentrer ici ? Si le ticket et l'alcool sont gratuits pour les filles, les garçons, eux, doivent payer. Et l'addition est salée. « Nous c'était 100 euros par tête, on a eu un prix parce qu'on est 14 », raconte l'un d'eux, nous parlant à deux centimètres du visage. On fait confirmer l'info. « Oui, sinon c'est 150 euros pour les mecs avec alcool, chichas à volonté jusqu'à 7 heures », acquiesce un vigile, véritable armoire à glace. D'ailleurs si l'ambiance est décontractée, le service de sécurité est sur le qui-vive. Quand l'un des participants se montre un peu trop engageant, un regard suffit à le faire intervenir : « Tout va bien mesdemoiselles ? Non parce que, monsieur, vous leur parlez un peu fort ». Le moindre débordement pourrait faire basculer la soirée.

Devant la porte, et malgré l'heure, plus de 3h30, le ballet des entrées et sorties se poursuit. « On raccompagne les gens jusqu'en bas pour éviter qu'ils fassent du bruit », confie Naya, que l'on croise à nouveau. « Au fait, tu veux un ballon? » En me retournant, une jeune blonde, banane remplie de billets à la taille, est en train d'en gonfler un. C'est du gaz hilarant, du protoxyde d'azote à inhaler, une pratique dangereuse, très en vogue chez les jeunes. Encore une fois, c'est gratuit pour les filles et 10-15 euros l'unité pour les garçons. « Ouais, faut pas trop les enchaîner », admet Naya, reprenant notre conversation.

«Soirée dans mon appart, contactez-moi en privé»

On lui demande, comment savoir où et quand se déroulent les soirées ? « Prends mon Snapchat ou mon Instagram et contacte-moi, maintenant que je te connais, je te dirai où sont les prochaines, me lance-t-elle. Ou alors, réserve sur cette appli. » On la télécharge et aussitôt une page s'affiche : « Secret room Paris ». 4h30, on décide de rentrer même si la fête est loin d'être finie. Elle durera jusqu'à 7 heures et sera reconduite, au même endroit, le samedi. Et même le dimanche.

Le week-end d'avant, d'autres soirées clandestines avaient été signalées aux forces de l'ordre. Juste à côté des Champs-Élysées, près de 150 personnes profitent chaque vendredi et samedi depuis début septembre, de fêtes R'n'B. « A 5 heures du matin, quand je partais, les organisateurs venaient de commander une nouvelle livraison de glaçons », témoigne un fêtard qui a payé son entrée une centaine d'euros.

Écumant les soirées illégales, William, 26 ans, n'est pas franchement étonné par ces fiestas en appartement. Même s'il privilégie les lieux ouverts, où l'on porte le masque « avant d'être alcoolisé », il a déjà fait six rave party, depuis la fin du confinement, dans le parc de Sevran ou au Bourget. « C'était il y a deux semaines, les CRS ont débarqué, je suis parti direct. » Ses places, ils les achètent sur un site en ligne où se trouvent des événements légaux et illégaux « un peu comme si tu allais au théâtre ». Il y a quelques jours, il a vu passer une invitation sur Facebook : « Soirée dans mon appart, contactez-moi en privé ». « Il était posté sur un groupe de techno qui réunit 65 000 membres ! » raconte William.

De 3700 à 7500 euros d'amende si récidive

Contacté le président national des cafés, brasseries et établissements de nuit (Umih) fulmine : « On l'avait dit dès cet été, les jeunes feraient la fête avec ou sans nous. Le problème est juste décalé, on le voit partout en France, lâche Laurent Lutse. Il aurait fallu que les bars durcissent les protocoles pour éviter cette situation. » De son côté, la préfecture de police parle d'un « phénomène ». « Au cours du printemps, nos services ont constaté l'apparition d'un nouveau type de soirées festives dans la capitale, qui coïncident avec la fermeture des discothèques », allant jusqu'à « l'activité quasi commerciale dans un lieu transformé pour l'occasion en établissement de nuit accueillant plusieurs fois par semaine des dizaines de fêtards et encadrés par des agents de sécurité ».

La police a pour instruction d'intervenir de façon systématique. Ouvrir un bar clandestin où l'entrée ou les consommations sont payantes, est même puni de 3700 euros d'amende, de 7500 euros en cas de récidive et de six mois d'emprisonnement.

Pourtant, selon un haut gradé de la police, la situation sur place n'est pas simple. « Depuis une semaine lors d'une douzaine d'interventions pour tapage, on s'est retrouvé face à des fêtes clandestines organisées, témoigne-t-il. Dans ce cas-là, on vérifie que tout se passe bien, on essaye de faire baisser la musique, mais se montrer plus directif face à plus de 100 personnes, c'est s'exposer à une émeute. »