Agricultrices, envers et contre tout

LE PARISIEN WEEK-END. Malgré le scepticisme d’un milieu très masculin, les éleveuses et cultivatrices redonnent aujourd’hui du dynamisme à un métier sur le déclin. Six d’entre elles nous racontent les obstacles qu’elles ont dû surmonter pour travailler à la ferme.

Anne Lamblin, 53 ans, a l’impression de « rendre les gens heureux » en développant une exploitation de légumes bio à Ohain (Nord).
Anne Lamblin, 53 ans, a l’impression de « rendre les gens heureux » en développant une exploitation de légumes bio à Ohain (Nord). Edouard Bride pour Le Parisien Week-End

L'horloge affiche 6 h 30, ce mercredi de février. L'activité bat déjà son plein à la ferme des Beaux-Mecs d'Auchy-lez-Orchies (Nord). Un tracteur fait la navette entre les étables. Dans la salle de traite des vaches, Sandrine Dubus, bien emmitouflée pour résister au froid mordant, réprime un bâillement. Les gestes sont répétitifs : éliminer le premier jet, placer les manchons trayeurs sur les tétines, désinfecter les pis après la traite. Nettoyage compris, l'opération dure environ deux heures pour une soixantaine de bêtes.

Cette tâche, à première vue peu engageante les matins d'hiver inhospitaliers, est loin d'effrayer l'ancienne comptable de 47 ans, mère de quatre garçons (qui donnent son nom à la ferme). « Je fais un peu de tout ici, explique-t-elle : traire les vaches, passer le nettoyeur haute pression, bricoler... Mais quand je vois les embouteillages, le matin, au loin, sur l'A1, je ne regrette pas d'être ici », dit-elle dans un sourire. Sandrine fait partie du demi-million d'agricultrices de France.

Une femme patronne de la FNSEA

Longtemps considérées comme de simples épouses d'agriculteurs et rarement installées à leur compte, les femmes sont désormais plus visibles. Le pourcentage de cheffes d'exploitation ou co-exploitantes est passé de 8 %, en 1970, à 27 %, en 2013. En 2015, 41 % des créations d'entreprises agricoles se conjuguaient au féminin.

Agricultrices, envers et contre tout

Marie-Françoise Lepers est installée à Argoules (Somme). Elle a intégré le syndicat agricole majoritaire. (Edouard Bride pour Le Parisien Week-End)

L'élection d'une femme – Christiane Lambert – à la présidence de la FNSEA, syndicat majoritaire en France, en 2017, fait figure de symbole. Une première! Mais si, modernisation des outils aidant, les femmes s'engagent davantage, leurs trajectoires restent plus complexes que celles des hommes. « Une femme doit faire davantage ses preuves », confirme Jacqueline Cottier, présidente de la Commission des agricultrices à la FNSEA.

Les difficultés commencent à l'école. « Une fille en formation dans un lycée agricole a plus de mal à trouver un stage qu'un garçon car les agriculteurs sont plus réticents, analyse la sociologue Sabrina Dahache, qui travaille depuis 2002 sur les questions de genre dans le monde rural. Pas de stage, pas de diplôme agricole, donc pas d'installation possible. »

Mais peu d'adolescentes s'orientent si tôt vers le domaine agraire. Dans les schémas de pensée, la terre reste un pré carré masculin. Résultat, les femmes font souvent de cette profession une seconde carrière, ce qui n'est pas sans conséquences. Si elles s'installent après 40 ans ou n'ont pas de diplôme agricole, elles ne bénéficient pas de la Dotation jeunes agriculteurs (20 000 euros en moyenne lors de leur installation).

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« Leurs prêts bancaires sont plus bas que ceux consentis aux hommes et les bailleurs de terre, plus méfiants à leur égard », ajoute la sociologue. Les agricultrices possèdent des moyens de production et des surfaces moindres (en moyenne 40 % inférieures à celles de leurs confrères).

Agricultrices, envers et contre tout

Christelle Dauphin, éleveuse de porcs à Sacé (Mayenne), s'est entendu dire à ses débuts qu'elle « ne tiendrait pas six mois ». (Edouard Bride pour Le Parisien Week-End)

Une fois les freins initiaux levés, les femmes affrontent de nouveaux défis. Seules à bord, elles peuvent être confrontées à un procès en incompétence de leurs voisins, voire à leur hostilité. Christelle Dauphin, 50 ans, salariée agricole dans un élevage porcin de Sacé (Mayenne), en a fait l'expérience. Reconvertie à l'aube de ses 40 ans, cette ancienne commerçante a élevé durant dix ans des vaches, puis des poulets. « D'entrée, j'ai entendu : "Elle ne tiendra pas six mois." Plus tard, on venait me voir : "J'ai entendu dire que tu arrêtais ?" Il y a eu beaucoup d'intimidations. J'ai subi la double peine. Ne pas être du sérail et être une femme. »

Si ces pressions existent, il ne faut pas les généraliser. « Femme + citadine en reconversion + activité connotée bobo soixante-huitarde... J'avais des appréhensions, se souvient Sabine Geneste, 36 ans, qui élève des chèvres à Wirwignes (Pas-de-Calais) depuis 2013. Mais en réalité, on me propose même des coups de main ! Ici, beaucoup de fermes font de la vente directe, donc les mentalités sont peut-être plus ouvertes. »

De 5 000 à 7 000 fermières n'ont pas de statut légal

Les femmes installées en couple font face à d'autres problèmes. A Argoules (Somme), Marie-Françoise Lepers, 55 ans, exploitante fortement investie dans les instances agricoles, pointe les triples journées de ses consoeurs : « Le quotidien d'une agricultrice en couple, c'est le travail à la ferme, s'occuper des enfants et de la maison, mais aussi de la comptabilité et de l'administratif. Le schéma tend à évoluer mais c'est long. Et, quand la conjoncture n'est pas bonne, que les prix baissent, la variable d'ajustement, c'est l'épouse. » C'est elle qui retournera travailler à l'extérieur.

Agricultrices, envers et contre tout

Clémence Vandenbussche, 30 ans, éleveuse en Mayenne, fait ce constat : « Dès qu'un professionnel arrive à la ferme, il veut parler à monsieur. » (Edouard Bride pour Le Parisien Week-End)

Plus inquiétant, de 5 000 à 7 000 compagnes travaillent aujourd'hui dans les fermes sans statut légal. Sans protection sociale, elles prennent le risque de se retrouver démunies en cas de séparation ou de veuvage. Une femme doit par ailleurs trouver sa place, vis-à-vis de son époux comme de son entourage professionnel. « Dès que quelqu'un arrive, il veut parler à monsieur », note Clémence Vandenbussche, 30 ans, installée depuis trois ans avec son compagnon à Argentré (Mayenne), où ils exploitent, eux aussi, un élevage bovin. « Parfois, c'est assez difficile à vivre ! » C'est nier le rôle majeur des femmes dans les exploitations.

Attention à ne pas noircir le tableau. Malgré les obstacles, nos interlocutrices soulignent toutes leur bonheur d'avoir embrassé ce métier, qui leur permet d'élever leurs enfants au grand air, d'organiser leur vie loin des contraintes d'un bureau et d'être en prise avec la nature. « Mes mains ont parfois des crevasses, mais ce que je fais a plus de sens que dans mon précédent métier d'enseignante, rayonne Anne Lamblin, 53 ans, agricultrice bio à Ohain (Nord). Je cultive des aliments qui rendent les gens heureux. »

Des agricultrices enceintes n'arrêtent pas le travail

De plus, la situation s'améliore. Le renouvellement des générations, avec des femmes qui ont connu une première vie à l'extérieur, fait évoluer les mentalités. Grâce à une loi de 2010, un nouveau Groupement agricole d'exploitation en commun offre aux conjoints des droits équivalents. Depuis 2019, les 40 % des agricultrices enceintes qui n'arrêtent pas le travail peuvent désormais se faire remplacer lors de leur congé maternité sans rien avoir à payer.

Plusieurs pistes ont été préconisées dans un rapport du Sénat, il y a deux ans : adapter la Dotation jeunes agriculteurs aux femmes en fonction de la moyenne de leur âge d'entrée dans le métier, sensibiliser la communauté éducative et les filles à ces professions, augmenter leur nombre dans les instances... L'exemple pourrait venir d'en haut. Seules deux femmes (Edith Cresson et Christine Lagarde) comptent parmi les 32 ministres de l'Agriculture de la Ve République !

Agricultrices, envers et contre tout

A Auchy-lez-Orchies (Nord), Sandrine Dubus, 47 ans, reçoit des enfants pour leur présenter les activités de sa ferme. (Edouard Bride pour Le Parisien Week-End)

Les études montrent que les agricultrices développent de nouvelles pratiques. Comme elles entrent tard dans la profession, leurs projets sont davantage réfléchis et financièrement plus stables. « Leurs plus petites unités de production les amènent à se diversifier, reprend Sabrina Dahache. Elles recherchent de la valeur ajoutée, en se montrant actives dans les projets de vente directe, de transformation de produits, d'agro tourisme, de fermes pédagogiques. »

Sandrine Dubus en est l'illustration. Plusieurs fois par semaine, elle accueille des écoliers et leur présente le travail de la terre. Une activité qui permet aussi à son couple de mieux supporter financièrement les crises laitières. « La ferme pédagogique était une manière de garder le contact avec l'extérieur et de me faire une place dans l'exploitation auprès de mon mari, analyse-t-elle. Avant, on disait que j'étais la femme de M. Dubus, maintenant, je suis Mme Dubus à la ferme des Beaux-Mecs. »

TOUS AU SALON DE L'AGRICULTURE !

Imminence vous attend Porte-de-Versailles. Cette vache bleue du Nord est l'égérie du 56e Salon international de l'agriculture, qui débute le 23 février. Parmi les incontournables, les espaces de produits régionaux, la salle de traite, la ferme pédagogique (avec une nouveauté, la basse-cour) ou le fameux Concours général agricole. L'an dernier, la plus grande ferme de France – 1 000 exposants – a accueilli 672 568 personnes.

Du 23 février au 3 mars, de 9 heures à 19 heures, Parc des expositions, Porte-de-Versailles, à Paris (15e).

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