Egalité entre les sexes : et si les droits de l’homme étaient remplacés par les droits humains ?

C’est le combat d’un collectif réclamant que la formulation «Déclaration universelle des droits de l’homme», adoptée par les Nations Unies en 1948, soit remplacée par «Déclaration universelle des droits humains», fort du constat que le générique masculin est loin d’être neutre.

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Declaration des Droits de l' Homme et du citoyen.
Declaration des Droits de l' Homme et du citoyen. Carnavalet Museum, Paris ©Photo Josse/Leemage

Deux mots qui en disent long ? Le récent tweet du président de la République s’indignant de la condamnation d’Alexeï Nalvany n’est pas passé inaperçu. Mais pas seulement pour sa prise de position au sujet du sort de l’opposant russe : Emmanuel Macron en appelle en effet au « respect des droits humains » et non au « respect des droits de l’homme ». Une formulation qui est loin d’être anodine et rejoint le combat du collectif Droits humains pour tou·te·s (DHPT), créé en 2014. Depuis lors, il n’a de cesse de réclamer que l’énoncé « Déclaration universelle des droits de l’homme », adopté par les Nations Unies en 1948, soit remplacé par « Déclaration universelle des droits humains », fort du constat que le générique masculin (qui n’est plus marqué par une majuscule selon les recommandations de l’Académie française) est loin d’être neutre, qu’il invisibilise les femmes, leurs intérêts ainsi que leurs luttes.

Avec le temps, l’expression a été traduite dans quasiment toutes les langues du monde pour coller à l’universalité du texte. Human rights en anglais, diritti humani en italien, derechos humanos en espagnol, idem en grec… Mais pas en France. Le 10 décembre 2020, le collectif fait donc la demande officielle auprès du secrétaire général des Nations Unies, António Guterres. « Vous connaissez l’importance du langage pour rendre visibles les enjeux sociaux et politiques. Le français est l’une des langues officielles des Nations unies. Pouvez-vous accepter que la version française de la Déclaration, et toutes ses déclinaisons (« Conseil des droits de l’homme », etc.), en faisant du mâle la référence de l’humanité, entretienne une vision du monde patriarcale, qui constitue une entrave aux luttes pour l’égalité ? », interroge la lettre. Une pétition du collectif a, par ailleurs, été lancée simultanément.

Qu’est ce qui bloque chez nous ? En conservant l’expression « droits de l’homme » dans la dénomination du texte de 1948, la France a voulu souligner son attachement à la Déclaration de 1789, qui a inspiré tant de pays.

« Dire que la Révolution n’a pas exclu les femmes est un mensonge »

Pourtant, comme l’explique Eliane Viennot, historienne et linguiste : « Jamais ceux qui ont rédigé la Déclaration de 1789 n’ont envisagé d’accorder aux femmes les droits qu’ils conféraient aux hommes. Le mot homme veut dire mâle. Pourquoi le préambule de la constitution de 1946 a-t-il établi comme nouveau principe : la loi garantit à la femme, dans tous les domaines, des droits égaux à ceux de l’homme ? C’est bien que ce n’était pas le cas avant. C’est comme le suffrage dit universel qui, pendant 100 ans, a écarté la moitié de la population. Dire que la Révolution n’a pas exclu les femmes est un mensonge national et historique qu’il faut savoir regarder en face. Ce générique masculin est une vaste embrouille linguistique », insiste la professeuse émérite. Pour quelle autre raison d’ailleurs, en 1791, des femmes emmenées par Olympe de Gouges voulurent compléter le texte de 1789 en proclamant une Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne ?

Le texte de 1948 s’adresse quant à lui aux femmes comme aux hommes. L’article premier débute notamment par ces mots : « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en droit », mais les traducteurs ont toutefois conservé en français l’expression « droits de l’homme » dans la dénomination, et une partie du document. « Ça a du sens et un sens très fort, parce que c’est un choix délibéré », ajoute Eliane Viennot. « Vous imaginez le droit de ne pas mourir en couche est un droit de l’homme ? C’est parfaitement ridicule, tacle Nicolas Rainaud, membre du collectif DHPT, qui siège par ailleurs au Haut conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes.

« Nous sommes dans la pédagogie de la répétition. Et si l’expression « droits humains » n’est pas encore la norme, elle est plus utilisée. J’entends d’ici l’argument : ce n’est pas ce qui va aider une femme battue. Or, bon nombre d’associations qui font également partie du collectif ne font que ça. Puis, invisibiliser les femmes dans le langage est aussi dans le continuum des violences que l’on combat par ailleurs », précise Nicolas Rainaud. Le 20 mars, journée de la francophonie, et à trois mois du forum génération égalité, le collectif invitera d’ailleurs l’ONU Femmes France à se prononcer sur cette question.

L’accord de Paris sur le climat a sauté le pas

Comme le rappelle le manifeste du collectif*, ce dernier a rapidement enregistré quelques succès significatifs sur le plan politique. Ainsi, le 16 octobre 2015, dans le cadre de la COP 21, le ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius, sous la pression de plusieurs femmes politiques et expertes françaises, a indiqué qu’il soutenait l’emploi de l’expression « droits humains » à la place de « droits de l’homme » dans le texte du futur accord de Paris sur le climat.

Surtout, le 18 mars 2016, la présidente de la délégation de l’Assemblée nationale aux droits des femmes et à l’égalité des chances entre les hommes et les femmes, la socialiste Catherine Coutelle, a fait adopter par l’Assemblée nationale un amendement modifiant le terme « droit de l’homme » pour celui de « droits humains » dans une proposition de loi relative au devoir de vigilance des sociétés mères et des entreprises donneuses d’ordre.

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Le 8 décembre 2016 est aussi parue une tribune cosignée par 81 parlementaires, toujours à l’initiative de Catherine Coutelle. Les signataires y affirment que « le moment est venu pour la France de réaffirmer son universalisme en choisissant pour terminologie officielle « droits humains » plutôt que celle de « droits de l’homme ». Les arguments : « L’égalité entre les femmes et les hommes se joue aussi dans le langage, a fortiori dans le langage politique, légal, juridique. Le langage permet de structurer la pensée, et le masculin n’est pas neutre : c’est du bon sens, tranche la tribune. De plus, ce qui n’est pas nommé n’existe pas : le féminin, dissous dans le masculin, n’existe pas. Partout dans le monde, les femmes subissent plus que les hommes les inégalités économiques, sociales et politiques, les discriminations, les violences. Il y a urgence à s’adresser, dans nos textes, de façon claire et sans détour à l’ensemble de l’humanité, femmes comme hommes. »

*Droits humains pour tou·te·s, sous la direction de Géraldine Franck, éditions Libertalia (10 euros).