Délit de voyeurisme : pourquoi si peu de plaintes?

Un peu moins de trois ans après la création du délit de voyeurisme, aussi désigné sous l’anglicisme «upskirting», les femmes ne se sont pas totalement emparées de ce texte de loi. En cette journée internationale contre les violences sexistes et sexuelles, on fait le point.

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Avec la démocratisation des smartphones, de nombreuses images sont volées dans l'espace public de l'entrejambe de femmes et s’échangent sur des sites de porno amateurs.
Avec la démocratisation des smartphones, de nombreuses images sont volées dans l'espace public de l'entrejambe de femmes et s’échangent sur des sites de porno amateurs. LP/Arnaud Dumontier

C’est un délit méconnu dont la « pratique » est pourtant vieille comme le monde. Le « voyeurisme » est, en effet, discrètement et récemment entré dans le code pénal pour renforcer la lutte contre les violences sexuelles et sexistes. Des violences particulièrement mises en lumière tous les 25 novembre comme ce lundi, date de la journée internationale contre ces fléaux.

Ce délit, qui n’en était pas un il y a moins de trois ans, était jusqu’alors superbement ignoré, voire faisait rire sous cape. Un comportement souvent résumé par « filmer sous les jupes des filles » à leur insu, surtout depuis l’avènement des smartphones qui lui ont donné une ampleur inédite.

« Avec l’arrivée des nouvelles technologies, et en particulier des téléphones portables, il semblait nécessaire de créer cette incrimination. Filmer ou photographier sans consentement était devenu beaucoup plus facile », explique Me Frédéric Chhum, avocat et membre du conseil de l’ordre. Or, nulle infraction ne peut être sanctionnée sans texte de loi. L’upskirting (littéralement : « sous la jupe ») n’est pas nouveau. Au départ, c’est une forme d’érotisme, voire de pornographie. Mais si les vidéos ou photos pouvaient être réalisées avec l’approbation des femmes à destination des adeptes de voyeurisme, il est devenu aujourd’hui, avec la démocratisation des smartphones, le synonyme d’images volées qui se retrouvent sur de nombreux sites de porno amateurs.

Deux ans de prison

Depuis l’été 2018, dans la foulée du Grenelle contre les violences faites aux femmes, ce délit est bel et bien dans le code pénal, et puni d’un an d’emprisonnement ainsi que de 15 000 € d’amende. Peines qui sont portées à deux ans et 30 000 € en cas de circonstances aggravantes (si la victime est mineure, si les faits sont commis par une personne qui abuse de l’autorité que lui confèrent ses fonctions…) L. a loi du 3 août 2018 n’a pas retenu pour autant la qualification initialement prévue de « captation d’images impudiques », votée au Parlement. Pourquoi « voyeurisme » plutôt ? Pour pouvoir réprimer « le fait d’user de tout moyen afin d’apercevoir les parties intimes d’une personne », précise le texte de loi (comme le regard en cachette dans une cabine d’essayage par exemple).

Le problème est loin d’être franco-français : autrement désignée sous l’anglicisme « upskirting », cette infraction est un phénomène mondial contre lequel d’autres pays ont également légiféré. Elle est punie par exemple en Belgique, en Allemagne, au Canada, dans certains Etats américains ou au Royaume-Uni.

Chez nos voisins britanniques, qui ont légiféré en 2019, c’est un cas médiatique, celui de Gina Martin, qui a pesé dans la balance. Lourdement draguée et filmée sous les jambes par un homme lors d’un festival, elle était parvenue à s’emparer du téléphone et à confondre le coupable auprès des policiers. La vidéo avait été supprimée mais l’affaire avait été classée sans suite, faut de qualification. Une pétition de plus de 100000 signatures plus tard, Gina Martin est parvenue à faire requalifier les faits en infraction sexuelle. Outre-manche, l’upskirting peut aussi valoir deux ans d’emprisonnement.

Mais la loi a-t-elle tout changé ? Sur les réseaux sociaux, les témoignages sont toujours nombreux prouvant l’importance du phénomène dans les transports publics ou dans les magasins. Le 12 janvier 2021, l’ancien n° 2 de la police du Val-de-Marne, tout juste retraité, comparaissait à Paris pour voyeurisme. Il avait été surpris, au mois d’août dans les allées du BHV Marais (Paris IVe), avec une microcaméra fixée sur une chaussure qu’il glissait sous les jupes des clientes. L’ex-commissaire n’en était pas à son coup d’essai : une autre séquence filmée dans une grande surface a également été saisie lors de l’enquête. Il a été reconnu coupable mais dispensé de peine en raison de mesures déjà mises en place (comme un suivi psychologique) et de sa « situation familiale et professionnelle ».

« Les femmes n’ont pas connaissance du texte qui punit ces faits »

Du côté du ministère chargé de l’égalité entre les femmes et les hommes, on note une « montée en puissance » des condamnations pour ces faits : 4 en 2018, 68 en 2019 et 81 en 2020. « Il y a encore besoin de pédagogie pour faire savoir que c’est un délit grave et pas du tout anodin, qu’il est punissable et apporte des condamnations », reconnaît-on au ministère géré par Élisabeth Moreno.

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Amandine, étudiante de 22 ans, nous raconte pourquoi elle n’a par exemple pas porté plainte. « Je sais qu’un type a filmé sous ma jupe alors qu’il était derrière moi, à un escalator du RER à Nation (NDLR, Paris XIe). C’était en septembre. Je l’ai engueulé pour bien l’afficher devant tout le monde, en lui demandant d’effacer sa vidéo. Il a rétorqué en disant que j’étais malade et qu’il ne perdait pas son temps à filmer un boudin. J’étais doublement humiliée. C’était super violent. Je l’ai signalé à l’accueil de la station mais il était parti, je n’avais pas de preuve et surtout, j’ai eu peur d’une agression physique. »

« Les femmes nous en parlent peu. D’abord parce qu’elles ne savent pas que des photos ont été prises ou parce que l’agresseur joue sur le doute, ensuite parce qu’elles n’ont pas connaissance du texte qui punit ces faits », précise Louise Delavier, porte-parole de l’association En avant tout(e) s qui agit principalement auprès des jeunes, pour l’égalité femmes-hommes et la fin des violences. « On ne prend pas suffisamment en compte la place du numérique dans notre quotidien. Or, le pouvoir de diffuser des photos ou des vidéos réduit beaucoup de victimes au silence. Et puis, lorsqu’elles portent plainte, il leur arrive encore d’entendre mais pourquoi portiez-vous une jupe ? », déplore la porte-parole.