Combattre les stéréotypes de genre dès 8 ans : le pari de cette classe de CE2

Des enfants de l’école élémentaire Lallier B de l’Haÿ-les-Roses planchent sur l’égalité filles-garçons. Pour les y aider, un nouveau support pédagogique vient d’entrer dans leur classe : la série animée «Chouette, pas chouette».

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La classe d'Edwige Lebrun utilise la série animée «Chouette, pas chouette» pour aider à déconstruire les préjugés sexistes auprès des élèves.
La classe d'Edwige Lebrun utilise la série animée «Chouette, pas chouette» pour aider à déconstruire les préjugés sexistes auprès des élèves. LP/Olivier Lejeune

« Des idées toutes faites ! » C’est d’une même voix que la classe de CE2 d’Edwige Lebrun répond ainsi à la question de l’enseignante : « Que sont des stéréotypes ? » Ce mardi après-midi, à l’école élémentaire Lallier B de L’Hay-les-Roses (Val-de-Marne), ces caractéristiques arbitraires attribués aux filles comme aux garçons font l’objet de son cours. Après « les garçons ne doivent pas pleurer » ou « les filles ne peuvent pas jouer au foot », le thème, cette semaine, est le partage de la cour de récréation. Pour aider à délier les langues cachées derrière les masques, crise sanitaire oblige, Edwige Lebrun utilise comme support pédagogique la série animée Chouette, pas chouette, diffusée actuellement sur les principales chaînes pour enfants.

On y suit une bande d’animaux anthropomorphes (5 filles et 5 garçons) confronté à des préjugés sexistes. A destination des plus jeunes, le programme, conçu avec l’association Chiennes de Garde et le Centre pour l’Éducation aux Médias et à l’Information (Clemi), vise à promouvoir l’égalité entre filles et garçons, le respect mutuel et à lutter contre les stéréotypes de genre qui ont un impact sur les rôles attribués aux hommes et aux femmes dans la société.

Très studieusement, ces élèves scolarisés dans l’établissement REP (réseau éducation prioritaire), 8 ans en moyenne, observent ainsi sur l’écran Fafa le lapin et son copain Nono, éjecter du centre de la cour de récré Kiki la moutonne et Lili la cochonne, jouant bien tranquillement à la marelle. L’argument ? Ils doivent jouer au tennis, donc prière de laisser le terrain aux garçons. « Pourtant, elles étaient les premières sur place », peste Maïssa dans la classe.

« Le centre de la cour de récré appartient à tout le monde »

Pris de remords, Fafa le lapin s’imagine à la place des filles, délogées dans un petit coin à côté des poubelles. « Il a de l’empathie, ça le fait réfléchir », analyse Ryad. Arrive le dénouement où le petit groupe invente « le tennis-marelle » pour que le centre de la cour soit équitablement partagé. Le message à retenir apparaît alors au tableau, sous les traits de l’écriture ourlée de la maîtresse : « Le centre de la cour appartient à tout le monde ».

De nombreuses études pointent en effet du doigt un problème de cohabitation des filles et des garçons dans la cour de récréation, surtout en élémentaire et au collège. Selon les résultats de la 4e Consultation nationale des 6-18 ans par l’Unicef France (datant de 2018), si cet espace reste difficile à partager, c’est parce que la priorité est le plus souvent donnée aux « jeux de garçons ». Il existe en effet une hiérarchie au sein de la cour de récréation, qui s’appuie sur de multiples critères : le genre, l’appartenance aux normes esthétiques, mais aussi l’âge et la popularité (cette dernière étant grandement dépendante des précédents). Ainsi, implicitement, les espaces dans lesquels évoluent les filles, tout comme les garçons qui n’entrent pas dans les critères en vigueur (car ils sont en surpoids, n’aiment pas le sport…) sont en périphérie du centre de la cour. Et les filles en ont bien conscience…

« Chouette, pas chouette est un support très intéressant »

« Souvent, les garçons nous demandent de partir parce qu’ils veulent jouer au foot », déplore Nelly. « C’est arrivé à presque toutes les filles de l’école », abonde Maïssa. Les petits gars de la classe font profil bas… Les filles ne sont pas pour autant dépourvues de préjugés. May Lina reconnaît ainsi avoir eu un temps d’arrêt lorsque son oncle lui a dit qu’il voulait devenir aide-soignant. « C’est plutôt pour les filles, même si un homme peut le faire », ajoute-t-elle. Elle concède aussi avoir déjà envoyé à un garçon qui pleurait : « Pleure pas ! T’es un homme ». « Je ne le referai plus », promet-elle désormais.

« Chouette, pas chouette est un support très intéressant, car les enfants s’identifient beaucoup dans ces situations du quotidien. Ça les touche », assure l’enseignante, qui a l’habitude de faire travailler ses élèves sur la thématique de l’égalité filles-garçons depuis des années. La série animée est venue s’ajouter à ses outils pédagogiques depuis environ trois semaines. Edwige Lebrun fait également jouer des saynètes à ses CE2 « à la manière des youtubeurs » sur cette même thématique.

Des exposés sur l'égalité filles-garçons font également partie du travail des élèves de CE2 de l'école Lallier B à l'Haÿ-les-Roses.
Des exposés sur l'égalité filles-garçons font également partie du travail des élèves de CE2 de l'école Lallier B à l'Haÿ-les-Roses.  LP/Olivier Lejeune

Objectif ? Réaliser une vidéo à partir de leurs exposés sur des informations qui les ont marqués. En attendant d’être filmés, ils s’entraînent devant leurs camarades et les haranguent comme de véritables tribuns. Mounir et Maïssa informent ainsi la classe que les femmes n’ont été autorisées à ouvrir un compte en banque en France, qu’à partir de 1965. Nelly et Ryad, eux, se sont intéressés aux femmes cheffes d’Etat. « Seulement 11 sur 152 », annonce le couple d’élèves.

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La récréation approche et certaines se laissent aller aux confidences. « J’aimerais bien devenir chirurgienne, mais mon frère me dit que c’est un métier pour les garçons. Moi, je ne le crois pas ». Calée derrière sa table de classe, Abibatou lance cette phrase avec quelques hésitations. Elle est vite ragaillardie par son camarade, Ryad, qui s’exclame : « Faut pas l’écouter ! »