Vaccination en Seine-Saint-Denis : le préfet pique une crise pour ouvrir plus de créneaux sur Doctolib

Surpris de ne pas voir de nouveaux créneaux ouverts à la vaccination via les plates-formes en ligne, le préfet de la Seine-Saint-Denis a écrit vendredi soir un mail aux villes qui abritent un centre de vaccination.

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 Le préfet de la Seine-Saint-Denis souhaite qu’au moins 70 % des créneaux de vaccination ouverts soient accessibles sur Internet.
Le préfet de la Seine-Saint-Denis souhaite qu’au moins 70 % des créneaux de vaccination ouverts soient accessibles sur Internet. LP/Arnaud Dumontier

C'est un simple courriel envoyé tard, vendredi soir, qui a provoqué l'agacement des maires aux quatre coins du département. Connecté sur la plate-forme Doctolib, le préfet de la Seine-Saint-Denis, Georges-François Leclerc, s'étonnait de voir qu'aucun créneau de vaccination n'y était proposé pour les prochaines semaines, alors que de nouvelles doses étaient acheminées vers les 17 centres que compte le département.

Dans son texte, qui a été dévoilé ce lundi par Libération, le préfet disait aux élus son étonnement : « Si je peux comprendre que, dans une limite raisonnable (30 % des doses), les centres utilisent les listes d'attente […] il me paraît tout simplement inconcevable que ce département n'ouvre pas de rendez-vous sur Doctolib en février et mars. » Pire, il menaçait les villes de sanctions futures : « Je vous remercie de noter que je tirerai toutes les conséquences dans mes arbitrages ultérieurs, de l'absence de nouveaux rendez-vous. »

Une «émotion» chez les maires houspillés

Chaque commune disposant d'un centre municipal en a été destinataire. « Les téléphones ont pas mal chauffé, souffle un élu souhaitant garder l'anonymat. Tout le monde était surpris, parfois touché. »

« C'était une injonction assez forte, et je peux comprendre que cela a pu créer une émotion alors que nous, maires, sommes totalement mobilisés depuis des semaines », confirme Zartoshte Bakhtiari, le maire (DVD) de Neuilly-sur-Marne.

Il dit avoir répondu au préfet dès 23 heures, par mail. Car dans sa ville, tous les nouveaux créneaux sont bien automatiquement ouverts sur les plates-formes en ligne, comme c'est le cas également à Saint-Ouen. « Je me suis immédiatement renseigné et chez nous, pas de souci : nous avions bien inscrit les 720 nouveaux créneaux des quatre prochaines semaines, poursuit-il. Sauf qu'ils avaient tous été pris en une heure et demie ! »

«Sur le coup, on n'a pas compris ce mail»

A Saint-Denis, on parle également d'un « bug national » de la plate-forme Doctolib vendredi, qui a pu induire en erreur le préfet. Dans la commune, on assume en revanche de n'ouvrir que 25 % des créneaux sur Internet, le reste étant géré par une plate-forme téléphonique.

« Et c'est une préconisation ministérielle : ce ne sont pas les villes qui l'ont fait pour contourner Doctolib, rappelle Katy Bontinck, première adjointe au maire (PS) chargée de la santé. C'est d'ailleurs un numéro de téléphone qui peut être joint par tous, mais on le diffuse largement dans nos structures et chez les médecins traitants de la ville, ce qui permet de travailler sur de la proximité. » L'élue a échangé tout le week-end avec la préfecture : « Sur le coup, on n'a pas compris ce mail, mais on s'en est expliqué et la tension est bien redescendue. »

La concurrence de personnes mieux connectées

Dans un département touché par la fracture numérique, Saint-Denis défend cette « gestion mixte », quand des personnes extérieures à la ville, d'un niveau social supérieur et mieux connectées, n'hésitent pas s'y déplacer pour se faire vacciner.

Statistiques à l'appui, elle a d'ailleurs démontré à la préfecture que cela ne les empêchait pas de venir : dans son centre, 54 % des personnes qui ont été vaccinées habitent la ville, 16 % une autre commune du 93 et 30 % viennent d'ailleurs. « On voit que tout le monde peut venir, poursuit Katy Bontinck. C'est un système qui nous semble équilibré et il faut le garder, le regarder avec bienveillance et non avec soupçon. »

«Avec Doctolib, les gens de 95 ans ont les mêmes droits que ceux de 75»

A Aubervilliers, en revanche, la ville avait fait jusqu'ici le choix de ne pas passer par Doctolib, privilégiant les rendez-vous par téléphone. Sous la menace du préfet, elle ouvrira désormais 70 % des créneaux sur Internet. Ce qui donne quelques regrets aux médecins locaux.

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« Le souci, c'est qu'avec Doctolib, les gens de 95 ans ont les mêmes droits que ceux de 75, explique le docteur Fabrice Giraux, à la tête du centre de vaccination situé dans cette commune. Nos seuls critères de priorité, c'étaient les personnes vulnérables et les plus âgées. Doctolib ne permet ni l'un, ni l'autre. »

Pas question ici de prioriser des habitants de la commune, qui ne représentaient que 47 % des personnes vaccinées en moyenne. « Nous ne regardions pas les adresses et nous préférons vacciner des Parisiens de 95 ans que des Albertivillariens de 75, insiste le médecin. C'est une question de santé publique. »

«Une compétition malsaine entre territoires»

Egalement destinataire du mail : Stéphane Troussel, président (PS) du conseil départemental de la Seine-Saint-Denis, qui gère deux centres de vaccination où des listes d'attente avaient été mises en place. « On remettra des créneaux sur Doctolib, mais il est normal que l'on contacte d'abord les personnes inscrites sur ces listes », explique l'élu, qui regrette que cette « pénurie de vaccins installe une compétition malsaine entre territoires et entre publics ».

Pour garantir l'accès au vaccin aux personnes les plus isolées et aux publics prioritaires, le président du département juge incontournable la mise en place d'actions spécifiques, « avec des listes d'attente, des plates-formes téléphoniques dédiées. Et il faut aussi aller physiquement vers ces publics. »

Pour les personnes les plus précaires, l'Assurance maladie a d'ailleurs ouvert ce lundi un centre de vaccination spécifique à Bobigny, en lien avec l'agence régionale de santé (ARS). Les personnes seront directement contactées par la CPAM et les villes. Le conseil départemental bénéficiera de 200 créneaux.

« Nous pourrons appeler directement des bénéficiaires grâce à nos fichiers Améthyste et APA (NDLR : allocation personnalisée d'autonomie) », précise Stéphane Troussel, qui espère également pouvoir faire, à terme, de la vaccination au sein d'un bus qui débute ce mardi sa tournée des villes du département pour des actions de prévention. Dans un premier temps.