Travailleuse du sexe, afroféministe, artiste… Bertoulle Beaurebec se bat contre la «putophobie»

PORTRAIT. Cette jeune femme de 24 ans, qui a vécu son enfance dans les Yvelines et habite actuellement en Seine-Saint-Denis, a publié récemment «Balance ton corps», un manifeste féministe pour le «droit des femmes à disposer librement de leur corps».

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 Bondy (Seine-Saint-Denis), le 25 janvier 2021. «A la différence des Etats-Unis ou de l’Angleterre, il y a un vrai vide sur ces sujets dans l’espace littéraire, politique et médiatique», explique Bertoulle Beaurebec.
Bondy (Seine-Saint-Denis), le 25 janvier 2021. «A la différence des Etats-Unis ou de l’Angleterre, il y a un vrai vide sur ces sujets dans l’espace littéraire, politique et médiatique», explique Bertoulle Beaurebec. LP/Olivier Corsan

« Je suis une salope heureuse, une pute cultivée et réfléchie. » Les mots sont bruts, percutants. Dans les premières pages de « Balance ton corps », le livre qu'elle a publié il y a quelques mois, Bertoulle Beaurebec se définit ainsi. En utilisant ce qui pourrait ressembler à des oxymores.

« Se réapproprier ces insultes, c'est aussi une manière de les vider de leur substance », décrypte cette jeune femme de 24 ans. Les codes et les cases, très peu pour elle. La décrire en quelques lignes relève d'ailleurs de la gageure.

Afroféministe, artiste, performeuse, fakir, avaleuse d'épée, cracheuse de feu, « pansexuelle » (le fait d'être attiré, sentimentalement ou sexuellement, par un individu de n'importe quel sexe ou genre) désormais lesbienne, écrivaine, Bertoulle Beaurebec est aussi travailleuse du sexe. Escort jusqu'à récemment, elle tourne également régulièrement dans des films porno.

«Le travail du sexe est celui qui me convient le mieux»

Un mode de vie assumé, choisi librement, sans aucune nécessité économique. « J'ai toujours eu les ressources pour faire autre chose, assure-t-elle, silhouette longiligne dans son élégante robe noire, grands yeux en amande et piercing doré entre les narines. Mais si jamais je n'arrive pas à vivre de mon art, le travail alimentaire qui me convient le mieux est celui du sexe. »

La voix est douce et posée. Le discours construit et argumenté. Cet après-midi de janvier, Bertoulle Beaurebec reçoit chez elle à Bondy (Seine-Saint-Denis), dans la maison dans laquelle elle vit en colocation avec quatre autres personnes.

« Je tiens à garder tout ce qui concerne ma famille secret, évacue-t-elle d'emblée. Je ne veux pas que le stigmate qui pèse sur les travailleurs du sexe puisse les atteindre. » On s'en tiendra donc à « enfance heureuse dans les Yvelines » et « parents d'origine sénégalaise ».

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Pour brosser son portrait, il nous reste les quelques années qui se sont écoulées depuis sa majorité. Pas d'inquiétude, la matière ne devrait pas manquer. En à peine six ans, Bertoulle Beaurebec s'est construit un CV aussi dense qu'étonnant.

Des «prostituées libres» invisibilisées

Fin 2018, c'est justement pour raconter ce parcours atypique qu'elle a décidé de prendre la plume. Une habitude chez cette passionnée de littérature, de théâtre et de danse. « J'ai toujours écrit, mais jusqu'à présent uniquement de la fiction, glisse cette lectrice de Tolkien et d'Asimov qui, enfant, se rêvait cosmonaute, chirurgienne cardiaque ou écrivaine. J'ai commencé pas mal de récits que je n'ai jamais terminés. »

Cette fois-ci, Bertoulle a décidé d'abandonner le monde de l'imaginaire pour se lancer dans un essai. Un manifeste même, « pour le droit des femmes à disposer de leur corps ». « C'était ce qui me semblait le plus important à écrire, soutient l'autrice. J'ai cherché un livre qui racontait la réalité d'une travailleuse du sexe noire féministe mais je n'ai pas trouvé. A la différence des Etats-Unis ou de l'Angleterre, il y a un vrai vide sur ces sujets dans l'espace littéraire, politique et médiatique. »

Bertoulle Beaurebec a commencé par de l’effeuillage intégral dans un théâtre érotique parisien. LP/Olivier Corsan
Bertoulle Beaurebec a commencé par de l’effeuillage intégral dans un théâtre érotique parisien. LP/Olivier Corsan  

Lorsque la prostitution est abordée dans le débat public, la jeune femme ne se reconnaît pas dans les profils dépeints. « Dans le meilleur des cas, les travailleuses du sexe sont représentées […] comme étant des victimes […] qui faute de pouvoir assurer leur substance en mettant à profit leur intellect, en sont réduites à vendre leur corps, se désole-t-elle dans son manifeste. Dans le pire des cas, on montre des survivantes de trafic d'être humains. »

Bertoulle Beaurebec ne nie pas ces réalités. Mais elle dénonce l'invisibilité des prostituées libres. « Je ne dis pas que ça convient à tout le monde, enchérit-elle. Mais il y a aussi des personnes comme moi qui ont un autre rapport à la sexualité, qui ne sacralisent pas le sexe. »

«On peut être féministe et travailleuse du sexe»

« La parole des travailleuses du sexe est très largement discréditée, abonde la porte-parole de la Fédération Ile-de-France du syndicat du travail sexuel (Strass), qui a pour pseudonyme Amar Protesta. Dès que l'une d'entre nous prend la parole, on va dire qu'elle n'est pas capable de définir ce qui est bon pour elle. Or, toutes les femmes ont le droit à l'autodétermination en matière de sexualité. »

Pour cette militante, le livre de Bertoulle Beaurebec est donc « important » à plus d'un titre. « Notamment parce qu'elle a réussi à montrer qu'on peut être féministe et travailleuse du sexe. Elle explique en quoi le fait de disposer librement de notre corps renverse les codes du patriarcat. » Une position à rebours de certains courants féministes qui prônent l'abolition de la prostitution et du porno.

Il y a quelques années, Bertoulle Beaurebec, elle, était encore loin d'imaginer qu'elle vendrait un jour des prestations sexuelles. Au lycée, cette élève brillante se voyait plutôt conservatrice du patrimoine. Son bac en poche, elle s'inscrit en fac d'histoire de l'art à la Sorbonne. Mais très vite, la manière de décortiquer les œuvres la rebute. Elle préfère arrêter « avant de détester l'art ».

Dans la foulée, elle tombe par hasard sur une annonce pour faire de « l'effeuillage intégral » au ChoChotte, un théâtre érotique du quartier Saint-Michel à Paris. Bertoulle n'a jamais fait ça. Mais elle a envie de s'essayer au strip-tease burlesque. « Je ne suis pas pudique. Je savais que ce ne serait pas difficile pour moi d'être nue devant le public. »

«Donner du plaisir et de l'attention, c'est gratifiant»

Après le casting, elle intègre la joyeuse bande du ChoChotte, au sein de laquelle elle restera pendant deux ans et demi. Un « petit boulot » du soir qui lui permet de financer le cours Florent où elle est inscrite en section comédie musicale. Mais là encore, le côté trop formaté ne lui correspond pas. Elle arrête au bout d'un an. Et poursuit sa découverte du monde de la nuit.

Bertoulle Beaurebec apprend à cracher du feu et à danser avec des éventails enflammés. Des savoir-faire qui lui permettent d'être recrutée dans l'équipe du Cirque le soir, un célèbre club londonien, qui propose des performances scéniques. Avec la troupe, elle se produit dans des discothèques du monde entier.

Bertoulle commence également à danser ponctuellement dans un club de strip-tease de Genève. « Il y a un côté challenge que j'aimais bien, affirme-t-elle. Le but, c'est de séduire le plus de clients. » Un soir, l'un d'entre eux lui propose de passer la nuit avec lui contre près de 1000 euros. En Suisse, la prostitution est légale. « J'étais abasourdie par ce montant, d'autant plus que j'aurais pu le faire gratuitement, sourit la jeune femme. Donc je me suis dit pourquoi pas me faire payer pour ça. »

Le lendemain, Bertoulle a de quoi vivre confortablement à Paris pendant quelques semaines et aucun regret. « C'était drôle, ça m'a plu. Je ne me suis pas senti sale ou mal. J'ai aussi découvert que c'était un vrai métier qui demandait des compétences d'écoute, notamment. » « Donner du plaisir et de l'attention, c'est gratifiant, résume-t-elle. Alors que quand je travaillais comme serveuse, je me sentais vraiment exploitée ! »

De retour en France, elle poste des annonces sur des sites d'escorting. « Un boulot alimentaire » qui consiste à passer des soirées « souvent avec des hommes blancs, plus vieux, assez aisés ». « On va au théâtre, on se voit dans un bar. Beaucoup de clients confondent besoin d'affection et besoin de sexe. Certains veulent en réalité juste parler. »

«La société rend la prostitution dangereuse»

Mais les mauvaises rencontres existent aussi. Et l'activité peut s'avérer dangereuse. « Il faut savoir développer son sixième sens pour reconnaître les clients des agresseurs, confirme Bertoulle Beaurebec. C'est surtout la manière dont on considère les prostituées dans la société qui rend la prostitution dangereuse. Il y a cette idée qu'on peut violer impunément une pute. »

Sur les plateaux télé ou dans les studios radio, elle défend ses convictions avec aplomb. Toujours calme et réfléchie. « C'est quelqu'un de très inspirant, d'une grande intelligence », loue Jodie, sa meilleure amie, maquilleuse, performeuse et barmaid.

Dans son entourage, ces choix de vie en ont tout de même surpris certains. « Au début, je ne comprenais pas pourquoi ma pote — la plus érudite de la classe, celle qui savait toujours tout sur tout, qui avait les meilleures notes, qui nous conseillait toujours plein de livres — voulait faire ça, reconnaît Candice, qui faisait partie de sa bande de copains au lycée. Puis, j'ai déconstruit mes préjugés putophobes et j'ai compris que c'était un métier comme un autre. J'ai aussi vu petit à petit que Bertoulle se réalisait comme ça. »

L'intéressée le revendique d'ailleurs haut et fort : elle est une « salope heureuse ». « Toutes les femmes se font un jour ou l'autre insulter, argue-t-elle. Il suffit de ne pas répondre à un harceleur de rue. On est une salope quand on ne fait pas ce que la société patriarcale attend de nous. »

Depuis quelques mois, Bertoulle Beaurebec ne vend plus de prestations sexuelles. Un brin de lassitude et une envie de nouveauté. Elle continue en revanche à tourner régulièrement dans des pornos « féministes et éthiques ». Et planche sur d'autres projets artistiques, dont un lié à l'écriture. « Au lycée, elle nous disait toujours qu'elle voulait avoir une vie cool, se souvient son ancienne camarade de classe. Je crois qu'elle a réussi ! »