Trafic de drogue à Saint-Ouen : la guerre des trois cités plonge les habitants dans la peur

La cité Soubise, théâtre d’une tentative de meurtre début juillet, se fige dans la peur. Et les spéculations vont bon train sur une guerre de territoire entre trafiquants de plusieurs points de deal de la ville.

 Saint-Ouen, mardi 14 juillet. C’est au pied de cette tour qu’un homme de 34 ans a été blessé par balles.
Saint-Ouen, mardi 14 juillet. C’est au pied de cette tour qu’un homme de 34 ans a été blessé par balles.  LP/N.R.

Dans la nuit du 4 au 5 juillet, à Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis), un homme de 34 ans était grièvement blessé par balles. Deux impacts l'ont atteint dans le dos et touché au foie alors qu'il se trouvait à l'angle des rues du Landy et Soubise. Le tireur s'est échappé sur un scooter.

La victime, un ancien habitant de la cité Allende, voisine de Soubise, est depuis toujours plongée dans un profond coma. Le mystère reste entier sur les raisons de ce règlement de comptes.

«Les gens en ont ras-le-bol et sortent moins le soir»

L'homme sortait de détention. Il est également soupçonné d'être mêlé à un meurtre commis en 2019. Dans ce quartier du Vieux Saint-Ouen, les rares habitants qui acceptent de s'exprimer le font sous couvert d'anonymat, non sans crainte. De la victime, ils disent : « c'est un petit caïd, pas très imposant mais qui se faisait respecter par la menace » et le considèrent comme « l'un des tenanciers du point de stups. Soubise, c'était son QG ».

Ce nouvel accès de violence les a plongés dans la peur. « Les gens en ont ras le bol et sortent moins le soir », remarque une résidente. Le 20 juin dernier, Denis Vemclefs, conseiller municipal DVG alertait le préfet sur une série d'incidents sérieux : « Cela a commencé fin de mai, avec des tirs nocturnes dans la cité Soubise. Puis le lundi 1er juin, au 26-28 rue Salvator-Allende, 3 coups de feu ont été tirés, affolant les locataires. Il y a 3 jours, après minuit, 9 coups de feu ont été entendus cité Salvador-Allende ».

/
/  

La peur «d'une balle perdue»

Jeudi 18 juin au soir, les fenêtres des appartements sont ouvertes, quelques bribes de conversation remontent jusqu'aux oreilles de certains : « Ça se terminera par un mort », aurait lâché un dealeur. Puis vers 22 heures, quatre rafales détonnent dans la cité Soubise.

Les locataires redoutent maintenant qu'une « balle perdue » les fauche à leur tour.

Soubise a toujours été l'un des points de deal importants à Saint-Ouen. « Mais avec des hauts et des bas, contrairement à Charles Schmidt ou aux Boute-en-train », observe la direction de la Semiso, le bailleur de la cité Soubise.

Depuis peu, les riverains ont remarqué que les trafiquants étaient beaucoup plus visibles. « Ils se sont vraiment implantés depuis le déconfinement », estime une locataire qui vit au pied du trafic. Plus visibles et plus bruyants. « Nous vivons un enfer, on entend des tirs même en journée et de la musique jusqu'à 3 heures du matin. Cela prend des proportions que l'on ne peut plus supporter. Ils ont installé leurs fauteuils juste devant l'agence de la Semiso. On sent que le territoire est à eux. »

Newsletter L'essentiel du 93
Un tour de l'actualité en Seine-Saint-Denis et en l'IDF
Toutes les newsletters

Cannabis : fumer un joint sera seulement passible d'une amende de 200 euros

A chaque règlement de comptes, ils devinent une sombre guerre entre trafiquants pour la reprise d'un « pas-de-porte », ce qui n'est pas avéré pour la dernière tentative d'homicide. Mais à force de vivre avec le trafic, ces Audoniens ont acquis une certaine expertise sur les rivalités entre les chefs de l'économie souterraine. Pour l'homicide avorté de la nuit du 4 juillet, certains en sont persuadés, « Les Boute-en-Train voudraient reprendre le Vieux Saint-Ouen ».

Redistribution des cartes

Ils ont déjà un pied dans la place. L'an dernier, 109 kilos de cannabis avaient été découverts dans la tour du Landy, pile dans le quartier Soubise. La marchandise alimentait les Boute-en-Train.

L'appétit des « Boute » s'est illustré juste après la tentative de meurtre. Une bande a tenté d'imposer sa loi sur la cité Charles-Schmidt. Huit suspects ont été interpellés. Une logique économique expliquerait cette redistribution des cartes. Devenues ingérables pour la Semiso, les tours des Boutes sont vidées peu à peu de leurs résidents. Sur les 200 logements, 103 ont été libérés. Avant qu'elles ne deviennent des bâtiments fantômes, les détenteurs de ce gros point de deal regardent ailleurs. « Il y a moins d'habitants et aussi moins de passage », constate un habitant.

Désabusés, les riverains doutent de l'efficacité du « tout répressif ». « Il y a des descentes de police. La commissaire s'est déplacée dans la cour de Soubise. Mais les livraisons à scooter n'arrêtent pas. » Eux militent pour la reprise de l'aide aux devoirs. L'ancienne municipalité UDI avait taillé de moitié dans la subvention à l'association.