Suicide d’un chirurgien à l’hôpital de Bobigny : «C’est le travail qui l’a tué», estime sa famille

Le 3 février 2019, le professeur Barrat se donnait la mort à l’hôpital Avicenne (Seine-Saint-Denis). L’avocat de sa famille a déposé un recours gracieux auprès de deux ministères de tutelle : il demande que son suicide soit reconnu comme un accident du travail.

 Le professeur Christophe Barrat, spécialiste en chirurgie bariatrique a mis fin à ses jours, le 3 février 2019, à l’hôpital Avicenne, à Bobigny.
Le professeur Christophe Barrat, spécialiste en chirurgie bariatrique a mis fin à ses jours, le 3 février 2019, à l’hôpital Avicenne, à Bobigny. DR

« Les enfants du professeur Barrat ont bien compris que c'est le travail qui a tué leur père. Mais aujourd'hui, ils sont dans le néant, il n'y a aucune reconnaissance de ce qui s'est passé », résume Romain Graëffly, l'avocat de la veuve et des deux fils du chirurgien qui a mis fin à ses jours le 3 février 2019, à l'hôpital Avicenne à Bobigny, un établissement de l'AP-HP.

En leur nom, il vient de déposer un recours gracieux auprès des deux ministres de tutelle, ceux de la Santé et de l'Enseignement supérieur, pour leur demander de « reconnaître l'imputabilité au service et par suite le caractère professionnel du suicide du professeur Barrat ». L'équivalent de la notion « d'accident du travail » dans le secteur privé.

Après s'être habillé en tenue de bloc, Christophe Barrat, 57 ans, s'est défenestré depuis son bureau, au cinquième étage de l'hôpital Avicenne. Aucune lettre n'est retrouvée mais le geste de cet expert reconnu en chirurgie bariatrique et de l'obésité ébranle fortement et durablement les équipes soignantes ainsi que ses patients. « Quand on se jette du 5e étage, avec la blouse de l'AP-HP, on envoie un message », estime d'ailleurs un médecin dans un témoignage rapporté par l'avocat.

« Cette reconnaissance d'accident de service, c'est le minimum, explique Sophie Barrat, la veuve du médecin. S'il a mis fin à ses jours, c'est à cause de ses difficultés au travail et de la maltraitance qu'il a subie. »

Juste après le drame, l'AP-HP avait salué dans un communiqué un professionnel qui « incarnait l'excellence de sa spécialité » tout en évoquant « la maladie grave » dont il souffrait. Le chirurgien était atteint d'un cancer des glandes salivaires.

Souffrance au travail

A la suite de son suicide, le CHSCT de l'établissement a mandaté le cabinet CEDAET pour qu'il se penche sur les risques psychosociaux provoqués par la fusion en 2015 de deux services de chirurgie : la digestive à Avicenne et la bariatrique, à l'époque située à l'hôpital Jean-Verdier, à Bondy et « incarnée » par le professeur Barrat.

Présenté en juin dernier, le rapport d'expertise dévoile une ambiance terriblement « délétère », liée à « l'absence de préparation » dans la réorganisation. Certains des propos recueillis sont particulièrement révélateurs de la souffrance au travail vécue par une partie des équipes de Jean-Verdier. Elles relatent se faire traiter de « bras cassés » ou d'être réduites au rôle « d'exécutant ».

Les experts du cabinet CEDAET font notamment ce constat : « La fusion des services s'est à ce point mal passée que hormis la secrétaire hospitalière, il ne reste aujourd'hui aucune personne de l'ancien service de chirurgie bariatrique de Jean-Verdier au sein du service de chirurgie digestive d'Avicenne. »

«Gâchis»

Dans son recours gracieux, Maître Graëffly s'appuie sur des éléments du rapport ainsi que sur une série de témoignages. « Tout ce que monsieur Barrat avait construit s'est détruit en deux à trois ans », estime un médecin. La victime avait d'ailleurs demandé à partir d'Avicenne.

« Ce drame, c'est également le gâchis d'une équipe qu'on a fait exploser », résume Sophie Barrat. Lorsqu'elle se rapproche en mars 2019 des tutelles pour une demande de déclaration d'accident de service, elle se voit opposer une fin de non-recevoir : « Le décès s'est produit un dimanche alors que le professeur Barrat n'était ni de garde, ni de service », souligne la fac Paris-13 dont dépendait le chirurgien de l'AP-HP, en tant que professeur des universités.

Ce que conteste l'avocat. Il cite l'argumentaire de plusieurs autres affaires similaires jugées en France devant des juridictions administratives : « Même (s'il) n'est pas survenu sur le lieu et dans le temps du service, son geste suicidaire doit être regardé comme se rattachant directement à ce contexte professionnel dégradé et présente un lien direct avec le service », est-il par exemple expliqué dans un dossier examiné à Nantes (Loire-Atlantique) et que reprend Maître Graëffly, à titre de comparaison.

Par ailleurs, l'avocat indique que le chirurgien était bien « revenu travailler » ce dimanche 3 février, en fin d'après-midi. Il mentionne entre autres un rendez-vous téléphonique professionnel dans son agenda.

Prochaine étape : la justice administrative

« Qu'il soit venu, le jour de son décès, un dimanche soir voir ses opérés et préparer l'activité de la semaine à venir, entre parfaitement dans les usages (qui furent les miens également), témoigne à son sujet un chirurgien, également professeur. Sa présence dans l'hôpital est tout à fait légitime et l'inverse aurait pu lui être reproché. »

Contactés, les deux ministères concernés n'ont pour l'heure pas donné suite à nos questions et notre demande d'information sur ce recours. « Ils ont deux mois pour se prononcer », précise de son côté Maître Graëffly. A défaut d'une réponse positive, l'avocat se tournera vers le juge administratif.