Séquestration, menaces de mort, coups bas... qui veut la peau du Canal 93 à Bobigny ?

Le Canal 93 attise les convoitises. À Bobigny, cet espace culturel est au centre d’une lutte d’influence qui se règle à coups de méthodes dignes du grand banditisme.

 Bobigny, samedi 26 septembre. Idir Madadi, président du Canal 93 (à gauche) au côté de Frédéric Fioletti, vice-président.
Bobigny, samedi 26 septembre. Idir Madadi, président du Canal 93 (à gauche) au côté de Frédéric Fioletti, vice-président. LP/NR

Commandos armés, séquestration, menaces de mort : les personnes qui gravitent autour du Canal 93 sont actuellement la cible d'intimidations graves et répétées. Ce lieu culturel dédié aux musiques urbaines, à Bobigny, déchaîne les haines.

Mercredi dernier, deux hommes casqués et cagoulés font irruption dans les locaux, arme au poing. Ils cherchent le directeur. Rachid Ziani, le responsable, qui travaillait à l'étage dans son bureau, raconte : « J'ai été séquestré avec cinq salariés dans mon bureau par deux hommes. L'un des deux m'a mis à genoux en pointant son arme sur ma tête et m'a sommé de ne plus revenir au Canal sinon il allait tous nous buter. Il le répétait en boucle. Un employé a pris un coup, un autre a été menacé. Puis ils ont arrosé la pièce de gaz lacrymogène et ont refermé la porte. »

«Chasse aux sorcières» ?

Cette scène invraisemblable s'est produite à 15 heures de l'après-midi, dans cette structure d'où s'échappent habituellement des accords musicaux, des rythmes de danse ou les « punchlines » des séances de stand up.

Rachid Ziani est encore abasourdi par l'irruption du commando. Il a porté plainte, ainsi que les employés, et est depuis en arrêt maladie. Le Canal 93 n'a rouvert que ce lundi . Sur la page d'accueil du site, le directeur dénonce « la chasse aux sorcières organisée contre le Canal 93 et son équipe ».

Qui mène cette chasse alors? Il se garde bien de citer des noms. Néanmoins son regard oblique vers la nouvelle majorité municipale. En juin, Abdel Sadi (PCF) enlevait la mairie à l'UDI de Stéphane de Paoli.

Au Canal 93, comme dans les structures locales, les élus changent. Idir Madadi, nouveau conseiller municipal, prend la tête de cet EPIC (établissement public à caractère industriel et commercial) à qui la ville verse une subvention de 600 000 euros. Rachid Ziani, installé en juillet 2018, reste directeur.

Un nouveau président nommé

Entre les deux hommes le climat n'est pas au beau fixe. Lors du dernier conseil d'administration, le 17 septembre, les sujets qui fâchent sont mis sur la table. La nouvelle majorité veut rayer d'un trait de plume les délibérations prises au CA du 11 juin. L'UDI était toujours à l'hôtel de ville et nous étions entre les deux tours des municipales.

L'assemblée avait voté le recrutement d'un directeur adjoint et d'un gestionnaire financier. Elle avait aussi décidé d'externaliser la gestion du studio d'enregistrement et le restaurant. « Ces décisions à quelques jours du second tour, c'est curieux comme éthique politique », s'étonne Idir Madadi. Il subodore « des emplois fictifs », « une sur-rémunération ».

Il va enclencher des procédures de licenciements. « Moi seul peux les décider », objecte le directeur. Il sait qu'au prochain CA ce sera son tour. « Le président m'a dit : il faut du changement », rapporte Rachid Ziani.

Bobigny, samedi 26 septembre. Le Canal 93 au cœur d’une guerre de pouvoir.LP/NR
Bobigny, samedi 26 septembre. Le Canal 93 au cœur d’une guerre de pouvoir.LP/NR  

«Nous avons réussi à rétablir les finances»

La nouvelle concession du studio d'enregistrement coince aussi. Elle a été attribuée par appel d'offres à FM&CO, qui la sous traite à Corbillard Republic. « FM&CO n'a été créée que le 12 mars », souligne Idir Madadi. Mais ce qui fait bondir le nouveau président ce sont les conditions financières accordées à FM&CO. La ville versera 46 500 euros par an au délégataire pendant 4 ans et demi, soit plus de 200 000 euros. « Elle a bénéficié d'un passé droit, dans leur dossier, il manquait l'offre chiffrée », dénonce Idir Madadi qui flaire un délit de favoritisme et va déposer plainte.

Rachid Ziani s'insurge de ce procès. « J'ai pris une structure qui avait 500 000 euros de déficit dont 300 000 euros de factures impayées. Nous sommes passés de treize à trois salariés. Nous avons réussi à rétablir les finances. J'ai relancé l'activité. » Il s'explique sur les recrutements tardifs : « Ils ont été repoussés en raison du confinement. Ce sont des personnes qualifiées, le directeur financier a dix ans d'expérience dans un cabinet d'expertise comptable. Le directeur adjoint qui sera chargé de la programmation a une solide expérience dans le domaine culturel. »

Guerre de clans politiques

Il met aussi en avant les états de service de Corbillard Republic, le sous-traitant du studio d'enregistrement. « Cette société a un Kbis (document officiel attestant l'existence juridique d'une entreprise commerciale, NDLR). Elle a travaillé bénévolement pendant deux ans pour Canal 93. Quand leur ingénieur du son va ouvrir la porte, les artistes vont se précipiter », jure le directeur.

Les qualités de FM&CO sont moins évidentes : « C'était le seul à répondre à l'appel d'offres », concède Rachid Ziani, indiquant qu'il a fait les choses dans les règles. « Mais on veut prouver que le chien a la rage et qu'il faut le mener à l'abattoir », est-il convaincu. Il livre sa conviction : « Je me suis retrouvé au cœur d'une guerre de clans politiques. Avant que j'arrive au Canal 93, personne ne s'y intéressait. Maintenant que les caisses sont pleines, ils veulent le récupérer. »

Un début d'analyse que partage son adversaire. Idir Madadi associe aussi le Canal 93 à « une zone de guerre ». Depuis qu'il est devenu l'élu référent de l'espace culturel, il est lui aussi victime d'intimidations inquiétantes. « Le début de mes ennuis a commencé dès que j'ai été pressenti pour prendre la présidence », explique-t-il.

Intimidations

Le 17 juillet, trois individus s'approchent de son véhicule dans la cour de son lieu de résidence. « Ils m'ont dit qu'ils n'allaient pas cracher sur 1 500 € », rapporte Idir Madadi, qui les a surpris. « M. Madadi les a aperçus autour de son véhicule avec une bouteille en plastique. Des personnes ont été interpellées mais elle n'avaient pas de liquide inflammable sur elles », indique une source proche de l'affaire. Précisant que «des consignes de sécurisation des abords du domicile du président et du Canal 93 ont été prises ».

Le 13 septembre, deux hommes cagoulés et armés surgissent dans la cour de son domicile. « Les voisins les avaient repérés, ils m'ont alerté à temps », poursuit-il encore affecté par l'incident.

Les intrus s'enfuiront à moto. « C'était 4 jours avant le conseil d'administration où j'allais dénoncer la convention d'externalisation. Nous posons les questions qui dérangent », lâche-t-il. Il a déposé plainte ainsi que la ville de Bobigny, « car je suis attaqué dans ma fonction d'élu », dit-il.

« Maintenant, la justice doit trancher », tranche Rachid Ziani, las et prêt à jeter l'éponge. L'enquête pour identifier de part et d'autre les commandos masqués, elle, ne fait que commencer.