Seine-Saint-Denis : les crapauds calamites passeront-ils l’épreuve des Jeux olympiques ?

Cette espèce protégée s’est installée sur le terrain militaire des Essences, à La Courneuve, et destiné à accueillir les compétitions de tir des JO 2024.

 Espèce rare, les crapauds calamites ont trouvé refuge dans le parc de La Courneuve, en Seine-Saint-Denis.
Espèce rare, les crapauds calamites ont trouvé refuge dans le parc de La Courneuve, en Seine-Saint-Denis. LP/T.L.

C'est l'une de ces belles histoires qui font la fierté de la Seine-Saint-Denis, mais dont la suite est en suspens. L'histoire du crapaud calamite, une « rareté régionale et locale », comme le rappellent dans une note de 2019 les experts d'Urban-Eco, mandatés par la société de livraison des ouvrages olympiques (Solideo) pour le suivi écologique d'une partie des sites des JO 2024 en Seine-Saint-Denis. L'espèce d'amphibien est l'un des emblèmes du parc départemental Georges-Valbon, à La Courneuve, classé Natura 2000.

En forme de dent creuse, le terrain militaire des Essences vient s'emboîter dans ce paradis vert. Les 13 hectares pollués de cet ancien centre de stockage d'hydrocarbures de l'armée française ont été retenus pour accueillir les épreuves de tir des JO. Démolitions, nettoyage pyrotechnique avant le retrait de cuves enterrées, l'emprise foncière est sauvagement retournée au bulldozer.

Il en ressort une parcelle caillouteuse et hostile qui attire pourtant un invité surprise. Les crapauds calamites s'y reproduisent dans les parties humides et hibernent en s'enfouissant dans d'énormes merlons — des monticules de terre — appelés à disparaître…

Une opération de sauvetage contre-la-montre

« On ne sait pas quand ils sont arrivés, mais on détecte leur présence sur ce terrain en 2017, confirmée l'année suivante, où l'on découvre une population importante. Dès que la moindre ornière laissée par les engins de travaux se remplit d'eau, les crapauds en profitent », détaille Marine Linglart, écologue et directrice d'Urban-Eco.

L'opération de sauvetage s'enclenche et se transforme en course contre-la-montre. Elle semble d'autant plus essentielle que l'inventaire mené fin avril 2018 au sein même du parc par l'association des Amis naturalistes des Côteaux d'Avron (Anca) est peu rassurant.

Le terrain des Essences, qui accueillera les épreuves de tir des JO 2024. LP/Claire Guédon
Le terrain des Essences, qui accueillera les épreuves de tir des JO 2024. LP/Claire Guédon  

Les observations d'adultes, de pontes et de têtards sont faibles alors qu'en 2009, la population de crapauds calamites était estimée à plus de 2300 dans leur zone habituelle du parc. Un « effondrement » écrivent même les experts dans leur note de 2019.

Plusieurs hypothèses sont avancées pour expliquer ces relevés : la conduite simultanée de plusieurs chantiers dont ceux de la gare du tramway T11 et du réaménagement d'un vallon au sein du parc, ainsi que le manque d'eau et la dégradation de certaines mares. Les crapauds ont donc déserté leur zone habituelle et se sont réfugiés sur ce terrain militaire.

Des bénévoles les transfèrent dans une zone «sanctuarisée», sans succès

Au printemps 2019, c'est le branle-bas de combat. Une armée de bénévoles assistés des naturalistes de l'Anca s'y rendent. A la lumière des lampes frontales, munis de bottes et de seaux, les gentils chasseurs ramassent et transfèrent les amphibiens au nord de la parcelle, dans une zone « sanctuarisée ». Selon les militaires, précisément « 642 adultes, ainsi que 32 pontes et 2 957 têtards » ont été déplacés.

Ils posent une barrière anti-retour pour empêcher les batraciens de revenir à leur mare d'attache. Les parties prenantes pensent que l'affaire est dans le sac. En fait non. La clôture plastifiée s'affaisse et les crapauds n'ont de toute façon qu'un objectif : regagner les flaques où ils sont nés.

«Les mesures de déplacements de cette espèce sont hasardeuses»

L'Anca sonne le tocsin, « déplore l'absence de suivi » et saisit la direction régionale de l'environnement. En février 2020, une nouvelle barrière plus profondément ancrée dans le sol est installée. Une deuxième campagne de sauvegarde est menée en mai et juin. Cette fois, les naturalistes des coteaux d'Avron la boycottent, l'estimant inefficace. « Les mesures de déplacements de cette espèce sont hasardeuses », jugent-ils, dans une longue contribution déposée cet été dans le cadre de la procédure d'autorisation environnementale du cluster des médias.

A la sortie du confinement, les participants extirpent 700 crapauds du terrain des Essences, les pèsent, les mesurent, les photographient et les délocalisent. Dans le même temps, des mares du parc ont été débroussaillées et remises en état. La sécheresse de cet été n'a cependant pas permis d'évaluer l'efficacité de l'intervention. Une troisième opération de sauvegarde n'est d'ailleurs pas exclue en 2021.

Une nouvelle étape du chantier qui inquiète

Le département, qui va devenir propriétaire du terrain, réfléchit à déplacer et implanter les pontes de crapauds calamites dans les mares réaménagées de son parc, pour casser toute envie de retour des amphibiens. Après les JO, la parcelle des Essence sera en très grande partie rendue à la nature. La collectivité de Seine-Saint-Denis envisage même des aménagements complémentaires (création de pierriers, par exemple) dans la zone refuge au nord.

En attendant, une nouvelle étape s'ouvre. Dans les jours qui viennent, les merlons où hivernent les crapauds seront aplanis à la pelleteuse. Les écologues d'Urban-Eco vont surveiller le début des manœuvres.

«C'est notre tigre blanc»

Dans sa contribution déposée cet été, l'Anca n'est guère optimiste : « Le terrain des Essences va devenir une zone traversante très fréquentée, incompatible avec le maintien de milieux favorables aux crapauds calamites, s'ils parvenaient à survivre aux JO… »

Valérie, membre du collectif « Notre parc n'est pas à vendre », est quant à elle inquiète. « Le crapaud calamite, c'est notre tigre blanc : si on ne fait rien, il va disparaître. Le parc est en train de prendre un virage. Il risque de passer d'un espace avec une gestion écologique à un banal parc urbain. »