Seine-Saint-Denis : à Vaujours, le lycée agricole est ouvert mais… sans élèves

La justice a suspendu la fermeture du lycée agricole Fénelon, décidée avant le confinement. Son sort n’est toujours pas tranché : résultat, les profs et le personnel sont restés, mais les élèves se sont inscrits ailleurs !

 Vaujours, ce vendredi 18 septembre. Les salles de classe désertes du lycée Fénelon, administrativement ouvert… mais sans élèves.
Vaujours, ce vendredi 18 septembre. Les salles de classe désertes du lycée Fénelon, administrativement ouvert… mais sans élèves. LP/Thomas Poupeau

Dans la salle de classe aux rideaux fermés, on distingue à peine le message au tableau, écrit au feutre rouge : « vendredi 13 mars ». Tables et chaises sont réparties aux quatre coins de la pièce, comme si un atelier de travaux pratiques s'était déroulé une heure plus tôt. Mais dans les couloirs, ni rires, ni cris, ni portes qui claquent : six mois que les salles du lycée agricole Fénelon, à Vaujours, n'ont pas bougé. Administrativement ouverte, mais sans élèves, la structure est devenue un lycée fantôme.

« Il n'y a aucun élève », confirme, dans un sanglot, Nathalie*, l'une des 20 enseignantes de ce fleuron de l'enseignement privé catholique, qui formait 160 jeunes par an aux métiers agricoles. Privée d'auditoire, de travail, de vocation, mais pas de salaire. « Un lycée avec des professeurs, du personnel, du matériel en état de marche, le ménage fait… mais pas d'élèves. Une belle gabegie », grince ainsi un collègue de Nathalie. Selon une source interne au lycée, l'inutile facture grimpe à plusieurs centaines de milliers d'euros, entre le salaire des profs, l'entretien des locaux…

Comment en est-on arrivé là ? Juste avant le confinement, une procédure de fermeture a été enclenchée par la direction, l'Ogec (Organisme de gestion des établissements catholiques) et le ministère de l'Agriculture. En cause : un trou de 400 000 € dans les comptes du lycée, qui plomberait la gestion du groupe scolaire attenant.

Certains élèves ont dû s'inscrire en internat ou changer de filière

Mais de nombreux professeurs et personnels, opposés à cette fermeture, ont saisi la justice au mois de mai. Celle-ci a suspendu la fermeture, arguant que les orientations stratégiques de la direction — le motif de fermeture — n'avaient pas été exposées de manière optimale au personnel. L'Ogec a fait appel, et le tribunal doit statuer le 29 octobre. Mais les familles n'ont pas attendu pour prendre leurs dispositions : dès mai ou juin, voyant la situation du lycée agricole s'enliser, les 200 élèves ont été s'inscrire dans d'autres formations. Quitte à s'éloigner franchement de leur domicile, supporter un internat, voire changer de formation, les filières agricoles n'étant pas aussi nombreuses que les autres.

« Certains sont au lycée de Pierrefonds (Oise), d'autres à Montargis (Loiret), voire à Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme). Ils ont été obligés de s'inscrire dans un internat et de faire beaucoup de transports », relèvent, ce vendredi, quelques anciens élèves venus saluer leurs anciens professeurs sans classe. Dont l'un indique avoir eu, la veille, l'appel d'un ancien protégé pour qui « l'intégration dans son nouvel établissement se passe mal ». « Cela a été très brutal, on accueillait ici des profils parfois fragiles, qu'on s'efforçait d'accompagner. Du jour au lendemain, ils ont dû partir, vivre en internat, s'éloigner de leur famille », soupire ce professeur.

Un autre indique que d'une formation à Fénelon de paysagiste, l'un de ses élèves a été contraint de se réorienter vers un… bac pro sécurité, faute de pouvoir aller s'inscrire dans un lycée agricole trop lointain.

Le verger du lycée agricole n’est plus entretenu depuis mars. LP/Thomas Poupeau
Le verger du lycée agricole n’est plus entretenu depuis mars. LP/Thomas Poupeau  

«Des profs sans élèves. Alors qu'en Seine-Saint-Denis, il y a tant d'élèves sans profs !»

Pour les profs aussi, la situation est émotionnellement chargée. « On ne sait pas ce qu'on attend. Un signe du ministère de l'éducation nationale et du ministère de l'Agriculture ? Pour l'instant, on ne peut pas faire grand-chose », lâchent certains, réunis ce vendredi dans la salle des profs. « D'habitude, c'est une fourmilière ici », assure l'un.

Mais pourquoi n'ont-ils pas tenté d'obtenir une mutation ? « Parce que nous n'avons pas eu le temps : deux mois pour changer de vie, c'est trop peu. Nos spécialités agricoles, il n'y en a pas partout, ni des disponibilités d'ailleurs. Moi j'avais une proposition en Polynésie ! Mais j'ai une famille, un mari… »

Alors, en attendant, ils arpentent, tels des fantômes, les couloirs vides de l'établissement. « C'est cynique hein ? Des profs sans élèves. Alors qu'en Seine-Saint-Denis, il y a tant d'élèves sans profs ! » A titre d'exemple, dans la ville voisine d'Aulnay-sous-Bois, le maire LR Bruno Beschizza vient d'écrire au recteur pour lui demander des effectifs dans un collège de la ville, où certains élèves cumulent… 110 heures de cours non-assurés !

Contacté, Pierrick Chatellier, le directeur de l'enseignement diocésain en Seine-Saint-Denis, le rappelle : « Je suis le premier à regretter cette fermeture! Et cette situation ubuesque de lycée sans élèves. Evidemment que je suis conscient de la difficulté pour les professeurs… mais il aurait pu en être autrement », martèle-t-il.

La situation pourrait durer toute l'année

Et de rappeler que, bien avant que la procédure de fermeture soit entamée, au moins deux autres options avaient été proposées, dont celle d'une fusion avec le groupe scolaire général. « Elles ont été refusées par le comité économique et social (CSE) », soupire-t-il, martelant qu'il n'y avait pas d'autre choix, pour « sauver » le reste de l'établissement, que de fermer le lycée agricole.

Mais il assure qu'une filière agricole subsiste toujours à Fénelon. « En l'espèce, soixante élèves environ sont inscrits dans un cursus d'apprentissage », indique-t-il, réfutant donc que « les formations aux métiers du paysage n'existent plus à Vaujours ». Là-dessus, précise-t-il, « l'objectif est d'augmenter le nombre d'apprentis ».

Quid de l'avenir ? « Si les juges rejettent l'appel de l'Ogec, alors nous aurons un lycée administrativement ouvert pendant un an, des profs et leur salaire… mais pas d'élèves. C'est une réalité que l'on doit regretter. »