Saint-Denis : un mort dans le camp de fortune qui abrite 2000 migrants

A deux pas du Stade de France, migrants, demandeurs d’asile, travailleurs précaires privés de revenus s’entassent dans un campement immense. Un homme y est décédé cette semaine.

 Saint-Denis, mardi 3 novembre 2020. Distribution alimentaire au campement de migrants.
Saint-Denis, mardi 3 novembre 2020. Distribution alimentaire au campement de migrants. LP/Gwenael Bourdon

Cette nuit-là, un son rauque a tiré Mamadi de son sommeil. Le jeune homme s'est extirpé de sa tente. « Rufus dormait toujours là, juste à côté, raconte-t-il en montrant le sol. Il était sur le dos, il soufflait très fort. Je l'ai appelé mais il ne répondait pas. J'ai tiré la couverture qui était sur son visage, il avait les yeux en l'air. Et puis il a arrêté de souffler… »

C'était mardi, à 4 heures du matin, à Saint-Denis, au pied du pont de l'autoroute, sur un bout de quai du canal Saint-Denis, face au Stade de France. Les pompiers, appelés par Mamadi, ont réussi à se frayer un chemin jusqu'au malade, à travers l'immense village de toile.

Fin août, alors que le maire PS de Saint-Denis Mathieu Hanotin en demandait l'évacuation, il n'abritait alors que quelques centaines de personnes. Les associations estiment que plus de 2000 sans-abri y survivent désormais.

Rufus, mort à 66 ans

Rufus est mort peu de temps après à l'hôpital. Il avait 66 ans. La nouvelle s'est rapidement répandue parmi les associatifs qui interviennent dans le campement, sans que l'on sache précisément la cause de ce décès.

« Il n'était pas malade », affirmaient mardi soir Mamadi et Abdallah, ses compagnons d'infortune. Âgés de 26 et 19 ans, ils faisaient parfois la queue pour leur aîné lors des distributions alimentaires. Rufus n'était peut-être pas malade, mais il avait faim, note Mamadi : « Il demandait tout le temps s'il y aurait une distribution. »

Ce mardi soir, la file d'attente est interminable sur le parvis où les bénévoles du collectif Solidarité Migrants Wilson distribuent de grandes louchées de dahl aux lentilles.

Amendes pour non-respect du confinement

Pour certains, c'est le premier repas depuis plusieurs jours, alors que le couvre-feu et le confinement rendent difficile la recherche de nourriture. « Beaucoup se plaignent même d'avoir pris des amendes pour non-respect du confinement », assure Marin Marx, de l'association Watizat.

Contactée la préfecture de police confirme que « les forces de police doivent faire preuve de discernement dans leurs contrôles » et que « les personnes sans-abri ne doivent pas faire l'objet de verbalisation ».

Aux naufragés de l'exil se mêlent des précaires rattrapés par la crise sanitaire. Mamadi, Malien de 26 ans, travaillait dans un restaurant, fermé avec le confinement. Abdallah, 19 ans, est manutentionnaire pour une grande surface.

Essentiellement des hommes, et quelques enfants

Le campement est essentiellement peuplé d'hommes, venus en majorité d'Afghanistan. Mais derrière un buisson, près du canal, il y a aussi deux petites filles de 4 et 7 ans qui jouent à la lueur d'un lampadaire. « On est arrivés début 2020 du Pakistan », raconte leur père, Abdur Rohman, sous l'œil grave de son fils aîné, Farhal, 10 ans.

La famille a passé le premier confinement hébergée chez « une connaissance pakistanaise » : « On avait une chambre, et puis on s'est retrouvés dehors. On est venus ici. C'est dangereux, il y a des bagarres. » Et pourtant, Abdur ne bougera pas d'ici, convaincu de trouver en France « un bon avenir pour les enfants ».

Début octobre, le collectif Solidarité Migrants Wilson alertait dans un courrier la mairie de Saint-Denis sur la présence de femmes et d'enfants. « On a fait des signalements réguliers », indique la première adjointe Katy Bontinck. La municipalité a récemment installé des sanitaires et des points d'eau, et continue à réclamer l'évacuation.

«Conditions sanitaires catastrophiques»

« Les conditions sanitaires sont catastrophiques. On n'a tiré aucun enseignement de la première vague de Covid 19. Ces gens ne peuvent se protéger », déplore Louis Barda, coordinateur pour Médecins du Monde de l'accès aux soins pour les migrants.

« Une opération de mise à l'abri est prévue très prochainement », confirme ce vendredi la préfecture de police de Paris, qui défend sa « stratégie de reconquête de l'espace public ». « Le dispositif policier mis en place après les évacuations de la Chapelle (NDLR : en novembre 2019) et d'Aubervilliers (NDLR : cet été) a bien permis d'éviter toute réimplantation sur les sites évacués. »

Mais pas la reconstitution, un peu plus loin, d'un nouveau bidonville…

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