Saint-Denis : le futur pont géant de Pleyel attaqué en justice

Pistes cyclables, trafic, pollution… Les associations Paris en Selle, Vivre à Pleyel et Environnement 93 dénoncent des «lacunes» dans l’étude d’impact du franchissement urbain Pleyel, à Saint-Denis.

 Voici une projection du futur franchissement urbain Pleyel, conçu par l’architecte Marc Mimram.
Voici une projection du futur franchissement urbain Pleyel, conçu par l’architecte Marc Mimram. © Marc Mimram

« Insuffisances », « incohérences », « lacunes », « manquements importants »… Tout au long des 67 pages du recours déposé devant la cour administrative d'appel de Paris, le champ lexical des avocats critique soigneusement l'évaluation environnementale et sanitaire du projet de franchissement urbain Pleyel, à Saint-Denis.

Trois associations, Paris en Selle, Vivre à Pleyel et Environnement 93 viennent d'entamer une action collective pour faire annuler la déclaration d'utilité publique signée le 30 janvier dernier par le préfet de Seine-Saint-Denis.

Un projet à 222 millions d'euros

À la fois « spectaculaire, emblématique et d'envergure métropolitaine » selon Plaine commune, le maître d'ouvrage, le futur pont permettra d'accéder au village olympique. Et pour tous les litiges concernant les opérations d'urbanisme et d'aménagement liés aux JO 2024, c'est la cour administrative d'appel de Paris qui est compétente. C'est d'ailleurs cette juridiction qui est également saisie pour le recours contre l'échangeur autoroutier de Pleyel (A86) et de la porte de Paris (A1).

Dans le viseur des trois associations se dessine le pont de tous les superlatifs ! Chiffré à 222 millions d'euros, long de 300 m, il survolera les 44 voies du faisceau ferroviaire de Paris-Nord et les 2100 trains qui y circulent chaque jour, pour connecter le quartier Pleyel à la Plaine-Saint-Denis. Il fera le lien entre la future gare du Grand Paris Express (250 000 voyageurs quotidiens attendus) et la station Stade de France du RER D. « Un morceau de ville suspendu », n'hésite pas à résumer Plaine commune, puisqu'un immeuble-pont est également prévu.

Le pont géant de Pleyel doit permettre de franchir le grand faisceau ferroviaire et de relier le RER D à la future gare Pleyel du Grand Paris Express. null Marc Mimram architecte
Le pont géant de Pleyel doit permettre de franchir le grand faisceau ferroviaire et de relier le RER D à la future gare Pleyel du Grand Paris Express. null Marc Mimram architecte  

Désenclaver Saint-Ouen et Saint-Denis

La réalisation de ce trait d'union, qui a été confiée à l'architecte Marc Mimram, comportera une infrastructure routière, doublée d'une passerelle elle-même aménagée en lieu de vie. Au moment de la pointe, jusqu'à 8000 piétons par heure devraient l'emprunter. La mise en service se fera en deux phases, entre 2024 (passerelle) et 2026 (pour les véhicules).

Un des objectifs majeurs est le désenclavement routier du secteur Saint-Ouen - Saint-Denis : sur les 3 km qui séparent le boulevard Anatole-France, à Saint-Denis et les Maréchaux à Paris, il n'y a que la petite rue du Landy pour franchir le réseau ferré. Totalement saturée, elle oblige les conducteurs à se rabattre sur l'A86 ou le périphérique, également engorgés.

D'après une étude de trafic assez complexe à décrypter et qui intègre plusieurs scénarios d'évolution, entre 9000 et 10 000 véhicules par jour emprunteront le futur franchissement urbain à l'horizon 2030.

Village olympique, ZAC Pleyel, Grand Paris Express… Logements, bureaux, commerces, transports… Le secteur est en pleine métamorphose, se densifie au pas de charge et encaisse 17 projets de réaménagement « reconnus par l'étude d'impact comme entraînant des effets cumulés », relèvent les avocats.

Plaine commune assure que la ZAC Pleyel et le pont ne provoqueront qu'une augmentation « limitée » du trafic, de 3 à 4 %, par rapport aux changements que généreront le village olympique et le projet d'échangeur Pleyel-porte de Paris. « Aucune quantification de ces effets cumulés n'est apportée par le maître d'ouvrage », rétorquent les associations dans leur recours. « Plaine commune minimise l'impact du franchissement », estime Me Coline Robert, avocate en charge du contentieux.

Débats sur les conséquences sur la qualité de l'air

Dans l'enquête publique de l'automne 2019, le maître d'ouvrage précise que « la qualité de l'air est influencée par les émissions liées aux autoroutes A1 et A86 (notamment pour le dioxyde d'azote) ». Sa conclusion est que « la réalisation du projet urbain Pleyel aura peu de répercussion sur la qualité de l'air » et qu'une « très légère dégradation est observée notamment aux abords du franchissement urbain Pleyel, du boulevard Finot et de la rue Ampère ».

De quoi faire bondir les associations. « Le projet est catastrophique sur le plan sanitaire », riposte Me Coline Robert. Dans la requête, le collectif s'alarme encore une fois de « l'insuffisance » de l'évaluation environnementale concernant les projections de niveau de pollution et regrette également que certains sites sensibles, comme des écoles, soient « purement omis dans l'étude d'impact ».

« Depuis le début, nous sommes invisibilisés, déplore Benjamin, habitant du quartier et membre de Vivre à Pleyel. On ne prend pas en compte nos problèmes et notre parole. Pourtant, on ne cherchait pas à être des opposants mais des proposants. On minore les effets négatifs du franchissement, en nous expliquant qu'aujourd'hui, c'est déjà très pollué. »

Le nombre de cyclistes sous-estimé ?

Un « manque de clarté » : c'est l'un des reproches de Paris en Selle au maître d'ouvrage, concernant les aménagements cyclables. « Les vélos ont le choix de passer côté voiture ou côté piétons », est-il d'abord indiqué, dans la présentation. Il est aussi écrit que le projet « comporte une chaussée à double sens tous gabarits, un site propre bus en alternat et des pistes cyclables en site propre bilatéral ». Dans un autre schéma, il est évoqué « une piste cyclable de 1,5 m de chaque côté » et une « voie bus et cycles de 4,5 m ».

« Les vélos seront contraints de se mêler au trafic routier ou de circuler entre les piétons, ce qui est un enjeu de sécurité sous-évalué par Plaine commune », regrettent les associations, redoutant des conflits d'usage liés à la fréquentation.

« Ce sera le jeu de quilles assuré », dénonce Paris en Selle qui juge que le nombre de cyclistes attendus est « 10 fois supérieur aux prévisions » de Plaine commune et tournerait autour de 2000 à 2500 par jour. L'association s'appuie notamment sur un comptage effectué sur le canal Saint-Denis et qui fait état de 250 cyclistes par heure.

« Les collectivités et l'Etat financent un projet autoroutier qui dégradera la qualité de vie des habitants et ignore la solution vélo », conclut Paris en Selle.