Saint-Denis : friche artistique, «lieu magique» et festif, le 6B veut «sortir de la précarité»

Usé par les années, l’ancien immeuble de bureaux a été l’un des premiers tiers-lieux d’Ile-de-France. Il pourrait bientôt devenir propriété des artistes et associatifs qui occupent actuellement les lieux.

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 Saint-Denis, le 27 novembre 2020. Le graffeur Marko 93 est l’un des 180 résidents du 6B. S’il est attaché au lieu, il ne deviendra pas sociétaire : « Ça ne m’intéresse pas trop. Je préfère rester simple locataire. »
Saint-Denis, le 27 novembre 2020. Le graffeur Marko 93 est l’un des 180 résidents du 6B. S’il est attaché au lieu, il ne deviendra pas sociétaire : « Ça ne m’intéresse pas trop. Je préfère rester simple locataire. » LP/Gwenael Bourdon

Le mot « friche » fait surgir des images de terrain vague, prairie abandonnée… Et l'on tombe, au 6 bis, quai de Seine, à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), sur un bloc massif de béton gris, sanglé dans des filets de protection.

On ne présente plus le 6B aux jeunes Parisiens qui ont longtemps afflué à ses festivals en plein air. L'un des premiers tiers-lieux d'Ile-de-France, un immeuble « en friche » dédié à la création artistique. Il y a dix ans, un collectif d'architectes et d'artistes — dont la chanteuse Camille — posaient leurs cartons dans cet ancien immeuble de bureaux Alstom, planté en bord de Seine et alors promis à la démolition.

Saint-Denis, le 27 novembre 2020. Le 6 bis, quai de Seine abrite une résidence artistique. LP/G.B.
Saint-Denis, le 27 novembre 2020. Le 6 bis, quai de Seine abrite une résidence artistique. LP/G.B.  

La bâtisse est restée debout. D'éphémère, la résidence d'artistes est devenue durable. Aujourd'hui, le 6B a mis ses soirées musicales en sourdine, mais il abrite toujours quelque 180 résidents, artistes de tout poil et associatifs. Qui rêvent, pour certains, de stabilité : ils pourraient devenir demain les propriétaires des lieux, par le truchement d'une société coopérative d'intérêt collectif, créée en 2019 et qui compte 115 sociétaires. Acheter les murs, ce serait, selon Rémi Jacquot, administrateur du 6B, un moyen de « sortir de la précarité et du transitoire, de gagner en indépendance ».

«On estime à 12 millions d'euros le montant nécessaire pour l'acquisition et la rénovation du site»

Le « 6B Coop » — c'est son nom — est depuis des mois en pourparlers avec l'actuel propriétaire, le groupe Quartus, aménageur de la ZAC Néaucité. « Nous travaillons sur un compromis de vente. L'idée est de signer dans les six mois », indique Rémi Jacquot.

S'il refuse de livrer une estimation du prix que pourrait coûter l'achat de l'immeuble de 7000 m2, Rémi Jacquot évoque en revanche « un projet global » : « On estime à 12 millions d'euros le montant nécessaire pour l'acquisition et la rénovation du site, avec une première phase de travaux de 3 à 4 millions d'euros. »

D’importants travaux de rénovation sont nécessaires pour donner une seconde jeunesse à cet espace fourmillant. LP/G.B.
D’importants travaux de rénovation sont nécessaires pour donner une seconde jeunesse à cet espace fourmillant. LP/G.B.  

Car le 6B a les défauts de son âge. Les ascenseurs y sommeillent. Le froid y est parfois vif, dans des ateliers où le chauffage défaille. Et la lumière manque dans certains couloirs… Un incendie survenu le 31 décembre dernier avait relancé le débat sur la sécurité du lieu. C'est aussi l'un des enjeux d'une telle acquisition, selon Rémi Jacquot : pouvoir réhabiliter en profondeur l'immeuble. Jusqu'à présent, explique-t-il, il a fallu « entretenir comme on pouvait le bâtiment ».

Il y a quelques jours, des électriciens sont passés poser des prises en état de marche dans l'atelier du graffeur Marko 93. L'artiste, un enfant de Saint-Denis, aime s'enfermer ici, « des journées entières » pour travailler sur ses toiles colorées. S'il est attaché au lieu, il ne deviendra pas sociétaire : « Ça ne m'intéresse pas trop. Je préfère rester simple locataire. »

«Tant qu'on reste locataire, on ne peut pas investir comme on le voudrait…»

L'architecte Marion Bouchard, résidente depuis six ans au 6B, a en revanche acquis deux parts au sein de la coopérative, pour 200 euros. « Je viens de Nantes et sans le hasard d'un stage qui m'a conduite au 6B, jamais je n'aurais mis les pieds à Saint-Denis, estime-t-elle. Ça ne saute pas aux yeux la première fois qu'on y vient, mais c'est un lieu magique, qui crée une émulation intellectuelle, où naissent des projets collectifs. Mais tant qu'on reste locataire, on ne peut pas investir comme on le voudrait dans ce lieu… »

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En guise de budget, le 6B compose essentiellement avec les loyers versés par les résidents — 12 euros du m2 en moyenne — et les subventions versées par les collectivités (région, département, Plaine Commune et ville de Saint-Denis). En 2018, c'est Quartus qui a déboursé la coquette somme de 200 000 euros pour rénover l'électricité. Pour acquérir l'immeuble, les sociétaires du 6B devront emprunter. Des négociations avaient été engagées sur ce point avant le confinement.

Du côté de Quartus, on indique prudemment « vouloir trouver une solution constructive, qui ne fragilise pas le 6B et son association ». Traduisez : on n'est pas hostile à l'idée de vendre le bâtiment aux artistes… mais tout dépendra des discussions engagées avec la municipalité de Saint-Denis et le territoire de Plaine Commune, autour de la poursuite ou non des constructions au sein de la ZAC.