Saint-Denis à l’aube de la 66e évacuation de migrants en 5 ans : «Un cycle sans fin et destructeur»

Au nord de la capitale, les opérations d’évacuation se multiplient depuis des années. Ce qui n’empêche pas des centaines de migrants, faute d’hébergements disponibles, de revenir rapidement à la rue.

 Saint-Denis, le 3 novembre 2020. Ici lors d’une distribution alimentaire au campement de migrants, où survivent plus de 2000 personnes.
Saint-Denis, le 3 novembre 2020. Ici lors d’une distribution alimentaire au campement de migrants, où survivent plus de 2000 personnes. LP/Gwenael Bourdon

« Des associations nous proposent quelques nuits d'hôtel, mais on ne bouge plus d'ici. On attend les bus », glissait récemment Abdur, père de famille pakistanais, croisé un soir dans l'immense campement de migrants de Saint-Denis (Seine-Saint-Denis). Abdur, son épouse et leurs trois enfants de 4 à 10 ans attendent « les bus », que les services de l'Etat enverront dans les jours qui viennent aux abords du bidonville. Peut-être dès ce mardi à l'aube — selon nos informations — pour une « opération de mise à l'abri ».

Le village de toile, situé à quelques minutes à pied du Stade de France, coincé entre une voie d'autoroute et le canal Saint-Denis, n'a cessé de grossir depuis cet été. Il abrite désormais plus de 2000 personnes, pour l'essentiel des hommes afghans. Comme Abdur, nombre d'entre eux placent beaucoup d'espoir dans cette « mise à l'abri » annoncée, qu'ils souhaitent la plus durable possible.

La dernière évacuation d'ampleur remonte… à juillet

Mais une trentaine d'associations et collectifs (Cimade, Secours catholique, Solidarité Migrants Wilson…) dénoncent à l'unisson « un cycle sans fin et destructeur » : « Depuis cinq ans, les évacuations se sont répétées, malgré les dysfonctionnements du système d'hébergement qui les accompagne […] Aujourd'hui, les autorités continuent d'organiser ces opérations alors que les 65 précédentes ont prouvé qu'elles étaient inefficaces, et que leur seul effet était de disperser les personnes. »

La dernière a eu lieu en juillet, dans la ville voisine d'Aubervilliers. « Et dès le 15 août, les tentes sont apparues à Saint-Denis », note Alix Geoffroy, chargée de programme au Secours catholique.

Treize opérations depuis le 1er janvier

Contactée, la préfecture de région assure que, lors des évacuations, « la prise en charge des publics est inconditionnelle ». Les sans-abri sont invités à monter dans des cars, qui les conduisent vers l'un des cinq centres régionaux d'accueil et d'examen des situations, à Paris, Ris-Orangis (Essonne), Vaux-le-Pénil (Seine-et-Marne) et Cergy (Val-d'Oise), censés ensuite les orienter vers des structures « adaptées à leur situation ».

Depuis le 1 er janvier, « 5539 personnes migrantes ont été prises en charge au cours de 13 opérations », dit encore la préfecture qui met en avant les 13 700 places d'hébergement supplémentaires, pérennisées depuis le premier confinement.

Mais sur le terrain, la réalité est différente, assure Philippe Caro, du collectif Solidarité Migrants Wilson : « Je me souviens de personnes que j'avais vu monter dans un car le matin, et que je retrouvais à la rue le soir même. »

Une étude pour analyser le parcours d'une centaine de migrants

Une enquête, menée par le Secours catholique, Utopia 56 et Action contre la faim, a donné la parole à une centaine de personnes ayant vécu à la rue et connu au moins une évacuation. 70 % d'entre elles sont demandeurs d'asile, dont la moitié dits « dublinés » (invités à retourner dans le pays européen où ils ont enregistré leur première demande d'asile).

La moitié d'entre elles a même connu « entre 2 et 6 » évacuations; un quart assure s'être retrouvé à la rue le soir même; 45 % indiquent avoir bénéficié d'un hébergement de moins d'un mois. 15 % ont quitté d'elles-mêmes le lieu d'hébergement, pour des raisons administratives ou d'éloignement de Paris.

«Saturation des dispositifs d'hébergement»

Pour les associations, l'enquête met en lumière la « saturation des dispositifs d'hébergement », mais aussi le fait qu'une partie des sans-abri en est exclue, en fonction de sa situation administrative. Elles demandent à l'Ofii (office français de l'immigration et l'intégration), aux préfectures et aux villes de trouver de « nouvelles solutions ».

Pour Didier Leschi, son directeur général, le problème est plus global. « Ce campement de Saint-Denis est une projection du dysfonctionnement du système européen », affirme-t-il, allusion au fait que de nombreux exilés afghans, déboutés du droit d'asile en Allemagne ou en Suède, affluent en France.