Rixes entre bandes : pour mettre fin aux violences, Saint-Denis mise sur les réseaux sociaux

Face à un phénomène qui prend de l’ampleur, la ville de Seine-Saint-Denis teste une surveillance des réseaux sociaux, où les affrontements entre quartiers sont souvent annoncés à l’avance. Et l’essai semble concluant.

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 Des alertes sur l’appli WhatsApp permettent de mieux anticiper les éventuels débordements, voire de les désamorcer (illustration).
Des alertes sur l’appli WhatsApp permettent de mieux anticiper les éventuels débordements, voire de les désamorcer (illustration). LP/Arnaud Journois

C'était le 8 janvier dernier. Ce soir-là, la police intervient avenue George-Sand, à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), pour mettre fin à une bagarre entre deux bandes rivales, celle du quartier du Landy à Aubervilliers contre celle de La Plaine Saint-Denis. Les jeunes se sont battus à coups de battes de base-ball et d'extincteur, faisant quatre blessés. La semaine suivante, un lycéen était blessé de trois coups de couteau dans la cour d'un gymnase, dans le secteur de la Plaine.

Deux événements violents qui ont conduit la ville de Saint-Denis à consacrer un conseil local de sécurité et de prévention de la délinquance et de la radicalisation (CLSPDR) au phénomène de rixes entre jeunes. Le cabinet du maire préfère ce terme à celui de guerre des bandes, « car ce sont plus des Guerres des boutons des temps modernes que des mouvements structurés comme on peut le voir lors des règlements de comptes entre trafiquants ».

Mais ils sont tout aussi imprévisibles, car il suffit d'un regard, d'une histoire de fille, ou de se retrouver tout simplement dans le périmètre de la cité rivale, pour déclencher les hostilités. Guerres de bandes ou rixes informelles entre jeunes, tous les participants du conseil de sécurité – ville, police, justice, préfecture, associations, Education nationale – ont constaté que ces derniers mois, les violences ont recommencé à flamber.

«Ils ne savent pas pourquoi ils se battent»

A l'instar des rivalités entre La Plaine Saint-Denis et le Landy, « il a été impossible de dire pourquoi c'est parti », explique le directeur de cabinet de Saint-Denis. Même constat dressé par un policier local : « Ils ne savent pas pourquoi ils se battent. C'est souvent un motif futile », précisant qu'il s'agit plutôt « de phénomènes cycliques que d'une recrudescence de la violence ».

Les raisons peuvent être plus obscures et servir de prétextes. On ressort « une vieille histoire de moto volée il y a un an et demi », complète Roberto Romero, directeur de Canal, association de prévention spécialisée qui intervient avec ses trente éducateurs dans six quartiers de Saint-Denis.

Désœuvrement à cause de la crise sanitaire

Il existe aussi un phénomène d'embrigadement. Ceux qui n'avaient rien à voir dans l'histoire se sentent obligés d'aller se battre parce que le quartier va se battre. « Comme ils ont peur, ils s'arment d'un couteau », explique le directeur de Canal, qui a également repéré que cette poussée de violence va de pair avec la situation sanitaire.

« Avec le distanciel, ils perdent cette capacité à tisser du lien social, et c'est là que les incompréhensions se créent entre jeunes. » Une analyse partagée par la ville de Saint-Denis : « Il y a moins de sport, moins de culture, moins d'activités destinées à la jeunesse. Ce désœuvrement a tendance à encourager les velléités de bagarre. »

Saint-Denis, vendredi 8 novembre 2019. Agression au couteau de deux jeunes devant le lycée Angela-Davis./DR
Saint-Denis, vendredi 8 novembre 2019. Agression au couteau de deux jeunes devant le lycée Angela-Davis./DR  

Ils constatent aussi que les réseaux sociaux jouent un rôle prépondérant dans cette guerre entre quartiers. « C'est un facteur aggravant, relève le directeur de cabinet. Ils s'en servent pour se donner rendez-vous ou pour s'insulter. »

Sur le terrain, les éducateurs jouent un rôle clé

Pour lutter à armes égales, la mairie, les associations et les chefs d'établissement scolaire ont décidé d'utiliser ces mêmes réseaux sociaux à leur profit. Tout d'abord en créant une boucle WhatsApp où ils pourraient s'échanger rapidement des informations, en faisant part d'un regain de tensions, voire de rumeurs sur une éventuelle bagarre en préparation. C'est ce qui a été employé au moment des rixes de La Plaine. « Dès que l'on a une info, on la fait remonter. Si bien que tout le monde se met en alerte », explique le directeur de cabinet. Sont exclues de la boucle les forces de l'ordre « pour conserver la confiance des jeunes ».

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Cette stratégie s'est avérée payante car, selon la ville, cela a permis à deux reprises au moins d'éviter des affrontements. Autre tactique qui a permis de désamorcer les conflits : l'inlassable travail de terrain des éducateurs à la sortie des écoles mais aussi le recours auprès des plus grands, en général des trentenaires qui jouissent d'une certaine autorité sur les plus jeunes. La méthode semble avoir porté ses fruits : depuis le dernier coup d'éclat en janvier, la tension est retombée.