Renfort de police, couvre-feu, prévention : le plan de Saint-Ouen contre les violences et le trafic de drogue

Ce mercredi à 18 heures, le maire (PS) Karim Bouamrane réunira un conseil municipal extraordinaire, où il doit annoncer de nombreuses mesures, à court, moyen et long terme, pour améliorer la sécurité dans sa ville.

 Saint-Ouen, vendredi 9 octobre, 15 heures, Place du 8 mai 1945. Les policiers de la BTC de Saint-Ouen interpellent deux dealeurs et embarquent un vélo volé sur le point de deal.
Saint-Ouen, vendredi 9 octobre, 15 heures, Place du 8 mai 1945. Les policiers de la BTC de Saint-Ouen interpellent deux dealeurs et embarquent un vélo volé sur le point de deal. LP/NR

À peine un peu plus de trois mois après son élection et dans un contexte marqué par une multiplication de règlements de compte liés au trafic de drogue, le nouveau maire (PS) de Saint-Ouen, Karim Bouamrane, qui a également annoncé la tenue d'assises de la sécurité dans la ville, réunit ce mercredi, à 18 heures, un conseil municipal extraordinaire sur la sécurité.

Aucun point n'est prévu à l'ordre du jour. « Le maire prendra la parole avant d'engager le débat avec le conseil municipal », précise-t-on à son cabinet. Le conseil se tiendra à huis clos. Il sera retransmis en direct sur le site Internet de la ville.

« Multiplier par 5 ou 6 le nombre de policiers municipaux »

C'est l'une des mesures phares attendue au conseil : le renforcement majeur de la police municipale. « Il n'y avait, jusqu'ici, que cinq postes sur les 25 budgétés. J'ai donc activé le recrutement et sept agents vont déjà arriver dans les prochains jours, c'est acté, annonce Karim Bouamrane. L'objectif, c'est de multiplier par cinq voire six le nombre de policiers municipaux dans les prochains mois, de monter à 25 ou 30 postes. »

Un objectif élevé quand on connaît les difficultés des communes de Seine-Saint-Denis à en recruter. « On va mettre tous les moyens pour les attirer, étudier la façon dont on peut favoriser les conditions de travail, les grilles de salaire, etc. », s'engage l'édile.

La ville avait déjà obtenu 25 policiers nationaux en plus grâce à la mise en place des « quartiers de reconquête républicaine. » Depuis une nouvelle fusillade, le 3 octobre, plus de policiers patrouillent aussi dans les quartiers sensibles. « C'était l'urgence, déployer des troupes pour éviter l'escalade, stopper d'éventuelles représailles », poursuit Karim Bouamrane, qui annonce par ailleurs avoir obtenu un travail commun des commissariats de Saint-Ouen, des XVIIe et XVIIIe arrondissements pour « sécuriser des portes » reliant la ville à la capitale.

Rodéo, bruit, couvre-feu : trois arrêtés en préparation

Autre annonce phares : la ville vient de soumettre au contrôle de la légalité trois textes : un arrêté anti-rodéo, un arrêté anti-bruit et un troisième visant à interdire les circulations de mineur après 22 heures.

Contre les bruits, le maire estime qu'il permettra « d'englober toutes les nuisances sonores dans l'espace public. » Elle ne sera pas la première à le faire, puisque des textes du même type sont en vigueur à Issy (Hauts-de-Seine) ou Arcueil (Val-de-Marne).

Saint-Ouen dit encore « travailler » au montant de l'amende, mais l'intention semble ici surtout psychologique à destination de sa population, puisque la police est déjà en droit de verbaliser des nuisances sonores, avec une amende fixée à 68 euros.

Le troisième, baptisé « arrêté de protection des mineurs », sera donc un vrai couvre-feu. « Je ne veux plus être réveillé la nuit parce qu'on m'apprend qu'un mineur est décédé, souffle Karim Bouamrane. Je ne dis pas que ça va tout résoudre, mais il est de ma responsabilité de mettre un cadre juridique pour dire qu'à partir d'une certaine heure, sauf certaines conditions comme un jeune qui rentre du sport, un mineur n'a rien à faire dehors. En tant que maire, mais aussi en tant que parent, je ne peux pas accepter de voir des gamins traîner après une certaine heure. »

Une brigade du respect et du civisme

Autre nouveauté : la création d'une brigade du respect et du civisme. « Il s'agira d'agents en civil qui tourneront dans tous les quartiers pour repérer, détecter toutes les nocivités, tous les manquements au respect. Car le respect, c'est la base », insiste Karim Bouamrane. Là aussi, l'objectif est élevé, puisque le maire souhaite qu'elle soit composée de 25 agents.

Circuleront-ils en journée ou le soir ? « L'objectif, c'est que cela colle à la réalité, donc cela pourra être le soir, répond-il. Ils rappelleront les bonnes règles et travailleront en lien avec la police municipale et la nationale pour être hyperréactifs. »

Cet été, la ville avait déjà lancé une autre brigade, mais seulement aux Puces, et destinée avant tout à lutter contre les vendeurs à la sauvette.

De la rénovation urbaine et de l'emploi

Les annonces ne porteront donc pas seulement sur la sécurité, mais aussi sur tout un volet préventif, sur l'école, comme le lancement d'un plan de décrochage scolaire, mais aussi la rénovation urbaine ou l'emploi.

« Notre mission, c'est d'extraire toute une génération des chemins de la délinquance et de lui donner l'accès vers l'excellence », répète Karim Bouamrane. Une charte va être signée avec Mozaïc RH pour que des entreprises de Saint-Ouen, « à compétence égale, embauchent local. » Des conventions sont également signées ou en discussion avec Alstom, l'école d'ingénieurs Supméca ou L'Oréal, tous basés à Saint-Ouen.

Un plan d'urgence de relogement des habitants des Boute-en-Train sera également « lancé dès le 1er novembre. » Et la ville annonce aussi avoir débloqué les dossiers de rénovation urbaine du Vieux Saint-Ouen et d'Emile-Cordon. Les dossiers seront instruits d'ici fin décembre. « Nous voulons vivre dans une ville belle, durable et qui rayonne, résume l'édile. L'architecture préfigure, en partie, la gangrène du trafic. Le beau, le propre, le bien emménagé, permet de vivre dans une ville où l'on se sent bien, en sécurité. »

Insécurité à Saint-Ouen : ce qu’en pensent les habitants

Les habitants de Saint-Ouen vivent-ils dans la peur ? Croient-ils que la mairie puisse venir à bout des violences et du trafic ? Nous leur avons posé la question. Trois d’entre eux ont accepté de répondre.

«Le nouveau maire ne peut pas faire grand-chose à son niveau»

Laurent, 48 ans quartier du stade Bauer

« Je ne peux pas dire que je vis avec la peur au ventre. Mais quand je rentre en soirée, je fais un détour si je dois passer au niveau du point de deal de la rue du Landy (NDLR, dans le Vieux-Saint-Ouen). Je n’envisage pas de déménager. Saint-Ouen reste une ville à taille humaine avec une bonne offre culturelle et elle bouge. Il y a quatre ans, un bailleur a condamné par la pose d’un portail à digicode le passage entre la rue Bauer et l’avenue Michelet où se trouvait le point de deal. Depuis, les dealeurs ne sont plus que dans l’avenue Michelet. Mais cela n’a fait que déplacer le problème. Je pense que le nouveau maire ne peut pas faire grand-chose à son niveau. Tout le monde autour de moi se pose la question de la légalisation. Est-ce que ça ne serait pas ça la solution ?

« On ressent cette montée de violence. Même les guetteurs se méfient »

Mohamed*, 73 ans, quartier Emile-Zola Arago

« Je ne vois pas d’amélioration. On ressent cette montée de la violence. Le climat a changé. Même chez les guetteurs, on voit qu’il y a une méfiance permanente. Les dealeurs débarquent à cinq ou six avec leurs tabourets et leurs fauteuils. Et en fonction des passages de la police, ils se déplacent. Si elle vient rue Emile-Zola, ils partent vers le square Pasteur. C’est très problématique, car quand les parents viennent chercher leurs enfants chez les nounous au square, ils se retrouvent mêlés aux dealeurs et aux acheteurs qui parfois sont plus d’une cinquantaine. Mais je laisse le temps au maire, il nous a promis qu’il allait agir. Je garde espoir ».

« Quand les parents sont au RSA, les gamins se raccrochent au deal »

Isabelle*, 53 ans, quartier du Vieux Saint-Ouen

Ce trafic existe depuis une trentaine d’années, mais ça se dégrade. Personne n’a jamais réussi à l’éradiquer. Que propose le conseil municipal pour éliminer cette violence ? Pour l’instant, je ne vois rien de concret. Il faut un véritable plan pour la jeunesse : ces enfants qui ne trouvent pas de maître de stage, pas de contrat d’alternance dans le cadre de leur formation, comme ce fut le cas pour Sofiane (NDLR : l’une des victimes de la fusillade cité Soubise en septembre dernier). Il faut de vrais moyens dans les établissements scolaires. On ne pourra pas résoudre cela du jour au lendemain. L’Etat doit être derrière nous. La pauvreté est aussi un autre aspect. Quand les parents sont au RSA, les gamins doivent subvenir aux besoins de leurs familles. Et certains se raccrochent au deal ».

* Le prénom a été changé.