Quand les collégiens d’Aubervilliers font de la broderie à la manufacture Chanel

Onze métiers d’exception vont se regrouper au sein de la future manufacture de Chanel, le 19M, porte d’Aubervilliers. Un lieu qu’ont découvert en avant-première des élèves de troisième, venus s’essayer à la broderie.

 Porte d’Aubervilliers, le 8 octobre. Dans le futur immeuble où Chanel regroupera en 2021, onze maisons d’art, des collégiens d’Aubervilliers ont découvert l’univers de la broderie haute couture.
Porte d’Aubervilliers, le 8 octobre. Dans le futur immeuble où Chanel regroupera en 2021, onze maisons d’art, des collégiens d’Aubervilliers ont découvert l’univers de la broderie haute couture. LP/Claire Guédon

Le regard et la main. L'un est toujours concentré, l'autre tantôt en suspens, tantôt minutieusement en mouvement. Des élèves de troisième du collège Miriam-Makeba, à Aubervilliers, se sont mués le temps d'une demi-journée en apprentis brodeurs au sein de la future manufacture Chanel, le 19 M, porte d'Aubervilliers.

Du fil et des perles, et les voilà, jeudi dernier, en pleine découverte de la rigueur et de la précision, de la beauté et de la création…

« Surtout, amusez-vous ! », leur conseille Hubert Barrère, directeur artistique de la maison Lesage, qui réalise des broderies destinées à la haute couture. Un encouragement qui est allé droit au cœur de Shaïna, 14 ans. « J'ai envie d'en savoir plus et je vais demander à faire mon stage de troisième chez Chanel, souligne-t-elle. Depuis que je suis toute petite, je m'intéresse à la mode. Ça me vient de ma mère et j'aimerais continuer son rêve en intégrant une école de stylisme. »

600 artisans en un seul lieu

Le 19M, un immeuble de 25 000 mètres carrés dont les travaux devraient se terminer fin décembre accueillera en mars les premiers des 600 artisans issus de onze maisons d'art Chanel dont ceux de Lesage, actuellement à Pantin. Alors que les ouvriers et techniciens s'activent dans le bâtiment habillé par l'architecte Rudy Ricciotti, un espace de 1 200 mètres carrés se charge déjà de faire le trait d'union entre le grand public et l'univers de l'artisanat d'art.

C'est dans cette « agora » comme la dénomme le groupe de luxe que les collégiens ont manœuvré l'aiguille, le fil et enfilé les perles, en laissant courir leur imagination.

Chanel, Porte d’Aubervilliers, le 8 octobre. Les collégiens ont été accompagnés par Sébastien Preschoux, un artiste réputé pour ses installations et dessins, à base de fils et de motifs géométriques.LP/Claire Guédon
Chanel, Porte d’Aubervilliers, le 8 octobre. Les collégiens ont été accompagnés par Sébastien Preschoux, un artiste réputé pour ses installations et dessins, à base de fils et de motifs géométriques.LP/Claire Guédon  

« Les pampilles, c'est quelque chose de très simple : c'est quelque chose qui bouge. Tout leur intérêt, c'est quand il y a du mouvement. » Après quelques explications, les couturières guident les apprentis d'un jour dont les petites créations viendront danser sur de fines structures tendues par les adolescents eux-mêmes. Le concept a été réalisé avec l'aide de l'artiste Sébastien Preschoux, réputé pour ses installations et dessins, à base de fils, de motifs géométriques et d'effets optiques.

«Le choix de faire un métier qui les rendra heureux»

« Si l'atelier peut ouvrir à ces collégiens une porte vers un ciel autre que celui qu'ils côtoient tous les jours, c'est hyper important, estime Hubert Barrère. Il faut qu'ils puissent se dire qu'ils ont le choix de faire un métier qui les rendra heureux. » Son parcours d'autodidacte contrarié en est l'exemple. « Je rêvais d'être Yves Saint-Laurent. Dès 8 ans, je dessinais des talons aiguilles et des robes dans mes cahiers de classe et je réalisais des collections entières de vêtements », se remémore-t-il.

Pourtant, Hubert Barrère finit par faire du droit. « On ne m'a pas donné le choix », regrette-t-il. À 26 ans, il se décide à quitter la Bretagne pour recommencer à zéro à Paris. « J'ai vécu de petits boulots et pris un crédit étudiant pour aller à l'école de la chambre syndicale de la couture parisienne. » La rencontre avec la broderie se fait par l'intermédiaire d'une offre de travail rémunérée au smic. « Ça m'a permis ensuite de rencontrer les plus grands créateurs comme Givenchy, Marc Bohand et Gianfranco Ferré chez Dior, Gérard Pipart chez Nina Ricci… »

Sébastien Preschoux s'est aussi donné la possibilité d'aller vers ce qui lui plaisait. « À l'âge de ces collégiens, je voulais être menuisier mais on m'a dit que mes résultats scolaires étaient trop bons pour faire un métier manuel ! » Sébastien Preschoux fait « psycho » et suit des cours du soir en design du mobilier.

« Le jour de mes 30 ans, la personne triste que j'ai vue dans la glace, je ne l'ai pas reconnue, confie l'artiste. Je me suis dit qu'il fallait que je fasse ce que j'avais envie : peindre et dessiner. J'ai tout plaqué, je me suis mis en danger et j'ai divisé mes revenus pas quatre à l'époque. » Il travaille beaucoup son style, sa gestuelle et fait une première expo qui marche. Sa voie est trouvée.

Porte d’Aubervilliers, le 8 octobre. Dans le futur immeuble où Chanel regroupera en 2021, onze maisons d’art, des collégiens dont Shaïna ont découvert la broderie haute couture. LP/Claire Guédon
Porte d’Aubervilliers, le 8 octobre. Dans le futur immeuble où Chanel regroupera en 2021, onze maisons d’art, des collégiens dont Shaïna ont découvert la broderie haute couture. LP/Claire Guédon  

Depuis 1985, Chanel a acquis 38 maisons d'art avec l'idée de sauvegarder un savoir-faire et de préserver un patrimoine susceptible d'être racheté par des étrangers. La maison Lesage par exemple dispose d'une collection de 80 000 échantillons de broderies dont les plus anciens remontent à 1 858 ! Une salle des archives qu'ont découverte les adolescents la veille de leur atelier. « C'est incroyable à voir », conclut Shaïna.