Prof en Seine-Saint-Denis au temps du Covid : «Un monde entre les objectifs sur le papier et ce qu’on réalise»

Épisode 6. Gabriel Lattanzio enseigne l’anglais au lycée Paul-Robert des Lilas. Nous lui avons proposé de raconter cette rentrée «si particulière». Une chronique à retrouver chaque lundi sur notre site.

 Gabriel Lattanzio enseigne l’anglais au lycée Paul-Robert des Lilas.
Gabriel Lattanzio enseigne l’anglais au lycée Paul-Robert des Lilas. DR

« En ce mois d'octobre, quand je suis au travail et que j'écoute mes collègues, je pense à la fin de l'empire Romain. Non pas parce que je pense qu'un effondrement d'ampleur nous guette. Bien au contraire, c'est précisément parce que j'ai récemment appris qu'un Etat qui va mal dégénère lentement bien plus certainement qu'il ne s'effondre brutalement.

Dans cette chronique de rentrée, j'ai pu faire état de différentes difficultés : les effectifs importants dans plusieurs cours, la violence adolescente, l'infantilisation dans l'attitude des élèves face au travail, et bien évidemment, la promiscuité dans les locaux pendant une situation épidémique exceptionnelle.

Des arbitrages imparfaits

Dans une heure typique de classe, j'ai deux élèves qui m'informent de problèmes personnels en début de cours. J'ai un élève qui me dit que tel autre absent arrivera en retard. Un autre qui me demande clarification sur une note, tandis qu'une autre me transmet un message de son parent.

Trois autres ont le nez qui dépasse par-dessus le masque. J'en ai toujours deux ou trois qui n'écrivent rien, un tiers dont le niveau est faible, et un tiers dont le niveau est trop élevé pour que je fasse un cours utile aux deux extrêmes à la fois. Je vais d'arbitrage en arbitrage, prenant des raccourcis, en limitant la casse.

À l'échelle de l'établissement, tous les agents fonctionnent de la même façon. Il y a un monde entre les objectifs sur le papier et ce qu'on réalise. À mi-octobre, les enseignants ont déjà l'impression de devoir parer au plus pressé.

À ce titre, l'épidémie est un élément de plus dans la gestion forcément imparfaite du quotidien. Qu'est-ce que le coronavirus pour nous, enseignants, à ce stade? Ce n'est pas qu'une menace abstraite, puisque notre communauté a déjà été tristement touchée. C'est aussi une responsabilité de plus que nous ne pouvons parfaitement affronter, alors que nous avions déjà le sentiment d'avoir la barque bien chargée. S'il m'arrive d'oublier de rouvrir une fenêtre, c'est qu'il y a déjà bien à faire à s'assurer du travail de trente-cinq personnes face à soi.

Les courriers nous informant du phénomène épidémique local nous parviennent au compte-gouttes : tel enseignant est cas contact, tel élève est cas confirmé. Comme tout un chacun, j'écoute les actualités et j'entends les médecins alerter sur la situation en milieu scolaire. Le coronavirus bouscule notre travail de façon permanente. Il n'y a pas l'air d'avoir une accélération du phénomène à notre échelle, plutôt une continuité, mais je partage bien évidemment les inquiétudes des professionnels de la santé.

Des extincteurs

Agent de la fonction publique depuis dix années, je ne pense pas que mon métier est menacé par le défaut de paiement. Je m'en inquiète d'autant moins que le total de ma pension de retraite pourrait se voir amputer d'un montant à six chiffres, ce qui continue de me révolter. Mais je sais qu'au-delà de l'insécurité économique, ma mission est de plus en plus difficile à remplir, et c'est davantage l'érosion lente des normes qui me préoccupe qu'une catastrophe immédiate. La destruction se remarque. Les fissures se camouflent.

Un collègue de l'équipe de "vie scolaire" (le groupe qui surveille et conseille les élèves) m'a résumé son expérience dans notre établissement ainsi : "J'ai l'impression de faire le pompier, d'aller de feu en feu, sans avoir le temps de faire un travail de fond". Ce n'est pas valable que pour la vie scolaire. C'est là le quotidien dont peuvent témoigner les différentes professions de l'Education Nationale.

Il en va de même pour tous les niveaux de la pyramide hiérarchique. Les chefs d'établissements, par leurs organisations représentatives, ont fait remonter cette même difficulté. Et bien que je n'aie pas d'entrée dans le monde des hauts fonctionnaires de notre administration, j'ai l'impression qu'il en va de même pour eux, particulièrement en Seine-Saint-Denis.

Les petits riens qui cassent le grand tout

L'imaginaire français est imprégné d'images de bouleversements soudains. À la grande crise économique pourrait succéder l'irruption d'un nouveau pouvoir politique. Les tracts syndicaux, les discours de candidats, sont parcourus de ces représentations. Tout le monde utilise la peur de l'effondrement. Même Édouard Philippe, alors Premier ministre, confiait qu'il croyait en cette possibilité lors d'un discours à l'Assemblée en avril dernier.

Alors, pourquoi Rome ? Parce qu'à trop craindre la ruine, on ne voit plus l'usure. Parce que lors de mes lectures estivales, alors que je cherchais des nouvelles idées de sujets à explorer avec mes élèves qui correspondent aux nouveaux programmes d'anglais, je suis tombé sur un historien vulgarisateur américain, Patrick Wyman, spécialiste de l'Antiquité.

Dans ses articles et dans ses podcasts, Wyman raconte comment les historiens débattent de ce qui a précipité ce qu'on appelle, à tort, la chute d'un empire. Il explique, et m'a convaincu, que l'empire Romain est tombé sans faire de bruit. Il n'y a pas eu d'explosion. Il n'y a qu'une cascade de petits problèmes que l'Etat a progressivement décidé qu'il ne pouvait plus résoudre.

L'aristocratie romaine n'a pas tout perdu. Elle a préservé des avantages alors même que son État devenait impuissant. C'est pour cela qu'il faut accorder une attention particulière aux banalités.

Lors du confinement, quand il a été décidé de rouvrir les établissements scolaires le 11 mai, les plateaux télé ont largement débattu de l'état des écoles. Avait-on assez de lavabos? Combien d'élèves peut-on intégrer dans une salle de trente mètres carrés? Tout cela n'est pas si trivial que cela. Ce sont les détails qui ensemble font une plus grande histoire : la baisse de la part de nos richesses que nous consacrons à la jeunesse et à ceux qui la servent, autrement dit, le recul de notre investissement dans l'avenir de notre pays. »