Prof dans le 93 au temps du Covid : «La violence adolescente doit devenir un sujet politique»

Épisode 5. Gabriel Lattanzio enseigne l’anglais au lycée Paul-Robert des Lilas. Nous lui avons proposé de raconter cette rentrée si particulière. Une chronique à retrouver chaque lundi sur notre site.

 Gabriel Lattanzio enseigne l’anglais au lycée Paul-Robert des Lilas (Seine-Saint-Denis).
Gabriel Lattanzio enseigne l’anglais au lycée Paul-Robert des Lilas (Seine-Saint-Denis). DR

«Lorsque l'on raconte le quotidien de la Seine-Saint-Denis, les œuvres littéraires comme documentaires se partagent entre deux partis pris. Certaines font dans le sensationnalisme, et appuient sur le caractère particulier des conditions de vie du département. Ils dénoncent, ils rejettent, ils accusent, ils interpellent ; les auteurs de ces récits choquants provoquent la sidération de leur public.

D'autres préfèrent raconter l'immense potentiel des défavorisés. Les Séquano-Dionysiens seraient riches de mille façons non capitalisables. Ils ont du charme, du talent, du bagout. C'est l'histoire de la rose sortie du bitume.

Enseignant au lycée Paul-Robert des Lilas depuis quatre années, je n'ai ni goût pour l'emphase, ni tendance à me bercer d'illusions. La vie au jour le jour n'y est pas toujours spectaculaire ou dramatique. Mais voici la cinquième semaine que je dois vous raconter cette rentrée, et les faits m'encouragent à faire mieux que seulement vous raconter les frustrations et les raisons de sourire du quotidien.

De la violence, encore

Ce vendredi 2 octobre, un lycéen a été victime d'un guet-apens aux abords de l'établissement. Cette agression s'inscrit dans une chronologie d'événements violents commis par une petite partie de la jeunesse des villes de notre bassin.

À notre connaissance, à ce stade de la circulation des informations, le seul motif serait qu'il aurait eu le tort de résider dans une ville voisine, et d'être ainsi une cible permettant de nourrir les flammes d'un conflit désormais enraciné entre certains résidents des Lilas, du Pré-Saint-Gervais, de Romainville et de Bagnolet.

En octobre 2018 et octobre 2019, deux enfants, Aboubacar et Kewi, sont morts dans des affrontements concernant quelques-uns de nos élèves. Tout au long du mois de septembre, nous nous disions, entre deux discussions sur le coronavirus, que nous espérions que le mois d'octobre 2020 serait moins difficile cette année. J'y ai cru l'espace de quarante-huit heures, quand nous avons appris que c'est dans un lycée de Saint-Denis qu'un élève en avait poignardé un autre. Cela ne pourrait être si fréquent que nous aurions à regretter un autre épisode local. Je me suis trompé.

Les élèves ont depuis longtemps tout compris

Il y a deux ans, suite à la mort d'Aboubacar, j'avais bien maladroitement tenté de convaincre mes collègues que nous devions agir. Convaincu que nous sommes les premiers fonctionnaires en charge de la jeunesse, cela me semblait évident que c'était notre affaire même si cela nous écartait de notre tâche d'instruire. L'émotion était grande. Tout le monde sentait qu'il fallait faire quelque chose mais notre désaccord sur la façon de procéder nous a paralysés.

À défaut de pouvoir interpeller le public, j'avais alors demandé à certains de mes élèves de témoigner anonymement. Ils m'ont transmis leur ressenti. J'avais donné ces témoignages à la direction de mon établissement alors, et je ne sais pas ce qui en a été fait ensuite. Je trouve utile de les rendre publics aujourd'hui et vous copie quelques extraits ici. J'invite les lecteurs à faire mieux que remarquer les fautes de grammaire et d'orthographe.

"Quand on sort du lycée un regard de travers et ça part en couille"

"Ça commence dès la seconde quand ça nous demande « tu viens d'où ? »"

"Le problème c'est que il y a des conflits comme ceux-ci depuis longtemps aux Lilas et qu'on attend qu'il y ait un mort pour commencer à en parler, pour réfléchir à prendre des mesures, etc. Il y aurait dû avoir des mesures prises dès le début"

"Je pense qu'il faut traiter le problème à la racine, c'est-à-dire que ces comportements ne sont pas issus du lycée mais de période antérieure, comme au collège. La prévention et l'information au lycée est vaine, le problème doit être traité avant !!"

"Effectivement il y a des armes qui circulent au lycée mais bon personne ne vérifie jamais les sacs. En réalité il se passe beaucoup de choses au lycée mais les profs ne sont au courant de pratiquement rien."

"Depuis mon entrée au lycée il y a 3 ans, on remarque une augmentation de la violence dans les générations plus jeunes. Des combats entre villes pourraient avoir des répercutions sur tout le lycée, juste parce qu'on habite dans une telle ville."

"Honnêtement je prenais pas ça au sérieux jusqu'à maintenant. Je me demande si je dois pas sortir avec un couteau"

"Sa nous concerne car demain aux yeux des grandes écoles on serat mal vue"

"Je pense vraiment qu'il va y avoir des représailles, de la part des gens de Bagnolet contre ceux des Lilas"

"Rien ne sert de se battre pour des histoires de territoires puisque c'est un hasard d'habiter au Pré, aux Lilas ou à Bagnolet"

Un mouvement d'union contre la violence

Un an plus tard, quand Kewi a été assassiné, nous n'avons pas voulu rejouer la même partition. Nous étions arrivés à la conclusion que le recrutement de collègues pour les tâches de vie scolaire était à la fois utile et insuffisant. Que certains jeunes nous arrivaient en bien mauvais état. Que le problème n'était pas dans notre seule enceinte, qu'il fallait avoir une perspective plus haute.

Nous avons alors défendu quatre angles revendicatifs : sécurité, volontarisme dans le département, éducatif, psychosocial. Nous mettions en avant le besoin d'une action pensée sur l'ensemble des établissements, maternelles comprises. Nous avons organisé et participé à plusieurs manifestations et réunions publiques qui ont obtenu un écho certain. Et aujourd'hui, je ne peux que regretter que les faits continuent de nous donner raison.

Depuis l'année dernière, je suis arrivé à la conclusion que la violence adolescente doit devenir un sujet politique, et cet espace de débat public doit être occupé par les professionnels de leur éducation.

L'Etat commence, bien mal, à concevoir la violence adulte contre l'enfant. Le secrétariat d'Etat occupé par Adrien Taquet s'en empare lentement, à la mesure de moyens trop raisonnables. Mais alors que partie de la jeunesse perd progressivement de sa capacité empathique, nous n'avons pas de moyen sérieux de nous attaquer au développement de comportements antisociaux, que l'on sait pourtant hérités de l'enfance.

Il existe bien des services dédiés à cela, mais ils existent de façon éclatée. Pour que l'école fonctionne, il faut que l'ensemble des services publics dédiés à l'enfance travaillent de façon conjointe et libèrent les enseignants de la gestion quotidienne de tout ce qui entrave notre tâche. Que l'école devienne un élément parmi d'autres de l'action publique à destination de l'enfance, et qu'elle soit regroupée sur des sites communs.

Cela nécessite de repenser l'organigramme de tous les services, au-delà des divers comités qui se racontent leur responsabilité respective. Pour l'instant, face au feu, on envoie les pompiers, mais on n'a pas encore de politique sérieuse de prévention des incendies.

Ce matin, au sujet de l'agression, une élève m'a dit : "Monsieur, ma mère est en colère, elle ne comprend pas pourquoi c'est en lisant Le Parisien qu'elle a appris qu'il y avait eu une agression autour du lycée. » Sans doute que pour résoudre un problème, faudrait-il déjà commencer par davantage en parler. Commençons méthodiquement. Que la parole soit libérée. »