Prières devant les églises : «Si cela avait été des musulmans, la police aurait débarqué»

Yacine Laoudi, médecin à l’hôpital d’Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis) et responsable de la grande mosquée de la ville, revient sur la difficulté pour les musulmans à vivre leur foi pendant le confinement.

 Comme ici devant l’église Saint-Sulpice (Paris VI), des catholiques ont protesté contre l'interdiction de la célébration de la messe pendant le deuxième confinement.
Comme ici devant l’église Saint-Sulpice (Paris VI), des catholiques ont protesté contre l'interdiction de la célébration de la messe pendant le deuxième confinement.  LP/Olivier Arandel

Yacine Laoudi est le président de l'association du culte musulman d'Aulnay-sous-Bois (ACMA) qui gère la grande mosquée de cette ville. En temps normal, ce sont près de 3000 fidèles qui prient dans ce lieu de culte! Pour l'homme — par ailleurs médecin chef de service hospitalier —, le président doit autoriser les rassemblements religieux, lors de sa prise de parole prévue ce mardi, à condition qu'une jauge maximum de fidèles soit établie. Et il tacle la différence de traitements entre cultes par les autorités.

Comment se passe le reconfinement en matière de culte musulman ?

Yacine Laoudi. C'est compliqué. On a déjà vécu cela, lors du premier confinement. D'abord spirituellement parlant, car les gens ont besoin de se retrouver pour prier, surtout en cette période sombre. Il y a aussi la question financière, de plus en plus inquiétante. L'argent sert à entretenir les locaux, payer les loyers dans certains cas… Or, les dons des fidèles se font au moment des prières, surtout le vendredi et évidemment, lors du ramadan. Si celui de l'an prochain (NDLR : qui débute mi-avril) ne peut se tenir pour cause de troisième vague, ce sera une catastrophe.

Qu'attendez-vous des annonces d'Emmanuel Macron, ce mardi ?

Qu'il autorise les rassemblements religieux, avec une jauge de fidèles à respecter. Dans l'entre-deux confinements, on a su s'organiser. A Aulnay-sous-Bois, la mosquée que je dirige peut recevoir 2800 personnes en temps normal. Avec les mesures sanitaires, c'est 800 personnes, séparées d'1,5 mètres. Les ablutions doivent se faire à domicile, chacun doit ramener son Coran, celui de la mosquée n'est plus accessible. Idem pour les tapis de prières. Et le lieu est désinfecté régulièrement grâce à nos bénévoles. Notre exemplarité doit influencer le gouvernement dans le sens d'une réouverture. Ma mosquée n'a été le théâtre d'aucune contamination d'ampleur, ni aucune église, que je sache!

Que pensez-vous de la fermeture de la mosquée de Pantin, examinée ce lundi matin au Conseil d'Etat ?

C'est une sanction collective absurde. Si son responsable et son imam — que je ne connais pas — ont fait quelque chose de répréhensible : qu'ils soient punis à la mesure de ce que la loi dicte. Mais les fidèles (ils sont 1300 à Pantin), ce sont eux qui trinquent! D'autant que si les rassemblements religieux sont à nouveau autorisés, cela va poser un souci : les centaines de fidèles de Pantin vont devoir aller vers d'autres mosquées pour prier. Et alors qu'il faut restreindre le nombre de personnes par lieu de culte, c'est contre-productif. Il y a là une sorte de double peine.

Que pensez-vous de ces images de catholiques rassemblés pour prier devant leur église et réclamer leur réouverture ?

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On n'est pas là pour se comparer, c'est difficile pour tous les croyant s. Mais honnêtement… si cela avait été des musulmans, même deux fois moins nombreux, la police aurait débarqué. C'est certain. J'ai aussi entendu parler de messes clandestines … Imaginez si nous, musulmans, avions fait ceci! C'était les gros titres assurés. Mais aucun responsable musulman ne s'aventurerait à organiser ceci. Comme quoi! On a le sentiment de deux poids, deux mesures. Au-delà du champ religieux, il y a eu cette même injustice lors du premier confinement. L'on tirait à boulets rouges sur les gens de banlieue dès qu'il y avait trois personnes dehors, mais les pique-niques dans les beaux quartiers étaient moins montés du doigt. Les règles doivent être les mêmes, pour tout le monde.