Pourquoi les puces téléphoniques des dealers valent de l’or !

Les puces téléphoniques des trafiquants qui livrent des produits stupéfiants à domicile dans toute la région parisienne sont très recherchées parce qu’elles contiennent le fichier des clients. Une vraie mine d’or que les dealers n’hésitent pas à louer ou à vendre, comme un fonds de commerce.

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 Les puces téléphoniques sont devenues de vrais fonds de commerce pour les trafiquants.
Les puces téléphoniques sont devenues de vrais fonds de commerce pour les trafiquants. LE PARISIEN/JULIEN CONSTANT

Elles ne mesurent que deux centimètres et ont pourtant beaucoup de valeur. Les puces téléphoniques des trafiquants qui abritent les fichiers clients des call-centers de la drogue peuvent se vendre, se louer ou se prêter comme le font les professions libérales avec leurs cabinets et leur précieuse clientèle. Bref, c'est devenu un vrai fonds de commerce.

Dans le box vitré de la cour d'appel de Paris, Moussa D, 25 ans, n'est ni médecin ni avocat. Ce gaillard, aux larges épaules, vend du cannabis et de la cocaïne. Originaire de la cité Théophile Sueur à Montreuil (Seine-Saint-Denis), le jeune homme a été interpellé à son domicile au mois de septembre, par les enquêteurs du premier district de police judiciaire de Paris. La perquisition de son logement a permis aux forces de l'ordre de mettre la main sur près de 3 000 euros en liquide. Elles ont aussi découvert dans sa Ford Fiesta, 223 g de cocaïne et 343 g de cannabis.

PODCAST. Les dealers ont déménagé sur Snapchat

Ce récidiviste était entré dans le collimateur de la police fin juillet 2020. Il a été dénoncé comme le chef d'un réseau de trafiquants de drogue qui livre du cannabis et de la cocaïne à domicile en Île-de-France. Lors des auditions menées par la police, cet ex-agent d'ambiance à la régie de quartier minimise son implication et assure qu'il n'est que la nourrice, chargée de garder les produits dans sa voiture. « Je ne vends pas de cocaïne. J'ai été influencé par des connaissances pour qui je gardais cette drogue », assure Moussa qui reconnaît quand même qu'il vendait du cannabis « parce qu'il était au chômage ».

La puce reprend du service après son arrestation

Le lendemain de son arrestation, alors qu'il est encore en garde à vue, les policiers remarquent que la puce de son call-center qui sert 200 clients, reprend du service. Le réseau Montreuillois composé de livreurs, de personnes qui répondent au téléphone et d'autres qui réalisent des transactions continue à travailler sans Moussa. Les fonctionnaires mettent en place des surveillances et au mois d'octobre interpellent dix autres hommes et femmes chez qui ils découvrent de l'argent, du cannabis et de la cocaïne et un listing de clients.

Lors d'une perquisition, ils mettent la main sur un téléphone qui contient la fameuse puce grâce à laquelle il est possible de prendre les commandes des consommateurs mais aussi de les prévenir lorsqu'il y a un nouvel arrivage de produits car le réseau travaille à flux tendu. « Ce jeune homme explique qu'il a acheté ce fonds de commerce électronique à Moussa pour 4 000 euros, la veille de son arrestation », révèle un magistrat. Mais cette version est contestée par ce dernier qui lors de son interrogatoire, mené en novembre devant le juge d'instruction de Bobigny, assure qu'il ne l'a pas vendu. « Il a jeté son téléphone par la fenêtre juste avant que les policiers ne l'interpellent », précise son avocat Me Raphaël Chiche.

Les puces s'appelaient Tarzan et Luidgi

Si la vente du fichier clients entre dealers n'est pas une nouveauté pour la police, les enquêteurs du commissariat de Plaisir (Yvelines) ont remarqué lors de différentes investigations que les trafiquants locaux pouvaient louer leurs puces pour la journée à leurs relations de quartier. Ceux du commissariat de Trappes ont aussi notés que les fichiers clients pouvaient changer de main en main. « Dans une affaire à Dreux (Eure-et-Loir), la puce s'appelait Tarzan et les clients passaient commande grâce à ce numéro et ne s'intéressaient pas la personne qui vient leur livrer de la drogue. Et pour cause dans le trafic, ce sont des éléments interchangeables », souligne un fonctionnaire.

« Aujourd'hui, les trafiquants ont adopté toutes les pratiques du marketing. Les dealers relancent leurs clients et leur font des cadeaux pour les fidéliser, explique un enquêteur spécialisé. Ils passent par des messageries cryptées mais tous ces systèmes fonctionnent à partir du numéro de téléphone de la puce ».

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Les call-centers ne sont pas tous dans les quartiers en banlieue. En plein Paris le réseau « Luidgi » démantelé en janvier par les enquêteurs de la police judiciaire a mis aussi en évidence l'importance de la puce du téléphone. Environ 500 clients contactaient régulièrement cette plate-forme grâce à un numéro qui circulait par le bouche-à-oreille. Il suffisait d'envoyer un SMS à Luidgi avant de passer commande sur la messagerie WhatsApp. Les policiers étaient parvenus à géolocaliser le téléphone portable de la plate-forme et constataient qu'il circulait entre Puteaux (Hauts-de-Seine), Saint-Denis (Seine-Saint-Denis) et Avon (Seine-et-Marne). Derrière ce patronyme se cachaient Remi, 50 ans, et sa fille Léa, 25 ans. Lorsque le premier s'est installé au Brésil, il avait laissé son trafic et son fichier client, c'est-à-dire la puce, à sa fille qui a continué de gérer le business depuis Saint-Denis avant d'être arrêtée.

Uberisation du trafic

Selon un magistrat, le confinement et la crise sanitaire ont accentué le recours à « l'uberisation du trafic ». Les livreurs de stups ont déjoué les consignes en se faisant passer pour chauffeur VTC et leurs patrons ont continué à vendre de la drogue, en plus grande quantité en augmentant les prix, aux consommateurs. « C'est l'avenir du trafic, remarque un enquêteur de la police judiciaire. Aujourd'hui, d'un coup de Snapchat, de WhatsApp ou de Signal vous pouvez obtenir en bas de chez vous ce que vous voulez comme drogue en une heure : du cannabis, de la cocaïne ou des drogues de synthèse. C'est pratique et cela évite aux gens ordinaires d'aller dans des cités dangereuses où ils risquent de se faire dépouiller ».