Pour les élus du 93, les ministres se succèdent... mais le compte n’y est toujours pas

Périmètre trop restreint pour la prime de 10 000 euros aux agents, policiers en nombre insuffisants, lenteur des décisions : un an après le lancement du plan d’urgence pour la Seine-Saint-Denis, les acteurs locaux ne sont pas convaincus.

 En octobre dernier, le premier ministre d’alors, Edouard Philippe, devant les élus du 93.
En octobre dernier, le premier ministre d’alors, Edouard Philippe, devant les élus du 93.  LP/M.Fr.

«Visite Potemkine », «opération de communication », «écran de fumée » : pas de tapis rouge pour la flopée de ministres attendus en Seine-Saint-Denis ce vendredi matin. Mais une foule de critiques. Alors que le Premier ministre Jean Castex doit faire un point d'étape et quelques annonces (dont le lancement de la prime de fidélité pour certains fonctionnaires) sur le plan «u n Etat fort en Seine-Saint-Denis », lancé il y a un an par son prédécesseur Edouard Philippe, élus et syndicats de la fonction publique tirent à boulets rouges sur le dispositif.

«Entre l'annonce d'une vingtaine de mesures et les premiers effets sur seulement quelques sujets, il a fallu attendre un an. C'est trop long! », s'impatiente Stéphane Troussel, président PS du département. Qui espère qu'à l'occasion de sa visite, «le Premier ministre va annoncer une accélération du dispositif ». Car, rappelle-t-il, « la crise sanitaire du Covid-19 a aggravé les inégalités dans le département en matière d'éducation, de santé, de social ».

Philippe Dallier, sénateur et patron de la fédération LR, tacle aussi la lenteur décisionnelle. «La prime de 10 000 euros, c'est un effort important. Mais pourquoi a-t-il fallu un an pour rédiger le décret ? » interroge-t-il. Et de tacler le dispositif dédié à la police — 50 hommes aux commissariats de Saint-Ouen et La Courneuve. «C'est une goutte d'eau dans un océan ! La police est un sujet sur lequel il aurait fallu mettre le paquet », estime-t-il.

Au chapitre police, le syndicat Alliance est dubitatif. «Ils ont déshabillé Paul pour habiller Jacques », résume Grégory Goupil, secrétaire national adjoint. Selon lui, les 50 policiers affectés aux commissariats de la Courneuve et de Saint-Ouen sont le fruit, en partie, de mutations opérées en Seine-Saint-Denis. «Certains viennent de Bobigny, d'autres d'Aulnay. On nous dit qu'ils seront remplacés par des policiers sortis d'école. Pour l'instant, ce n'est pas le cas », tonne le syndicaliste. Qui espère aussi que ce recrutement « s'accompagnera de matériel — voitures, radio. »

«Rien n'a changé dans l'hôpital public»

Au rayon santé, c'est l'inconnu, d'autant que le projet de grand hôpital à Saint-Ouen reste flou. «Rien n'a changé dans l'hôpital public depuis un an », regrette Christophe Prudhomme, urgentiste à Bobigny et délégué CGT-Santé. « D'autant que la crise du Covid-19, qui a démultiplié la crise du milieu hospitalier, ne semble pas avoir servi de leçon. »

Selon ses calculs, rien que dans les trois hôpitaux de l'APHP de Seine-Saint-Denis, «il manque cinquante infirmières ». «Il n'y a pas assez de lits de réanimation, pas assez de personnel, a fortiori avec le rebond de l'épidémie de virus. C'est cela que les ministres auraient dû emporter dans leurs valises ! »

Même colère côté enseignants. Objet du courroux : la fameuse prime de 10 000 euros pour fidéliser les agents. Le périmètre de 1100 agents par an — sur 60 000 fonctionnaires d'Etat dans le 93 — concernés par cette prime apparaît «rachitique » aux yeux de Grégory Thuizat, délégué du Snes-FSU. «Peu de profs vont la toucher, au final », déplore-t-il, regrettant aussi qu'elle ne soit pas rétroactive.

Au tribunal de Bobigny, la promesse d'une extension des locaux fait espérer des jours meilleurs. «Des travaux d'électricité et d'étanchéité sont en cours, et le chantier de l'extension devrait démarrer », se félicite Ludovic Friat, magistrat. Il était temps : ce jeudi, par exemple, une audience a dû être déplacée... deux fois à cause des infiltrations d'eau dans la toiture ! «Les avocats ont apporté eux-mêmes des poubelles pour recueillir l'eau de pluie dans la salle », rapporte une journaliste qui a assisté à l'audience.

Par ailleurs, les 35 greffiers et 12 magistrats promis il y a un an « sont là », indique Ludovic Friat. Mais selon lui, rien que des embauches qui «étaient déjà dans les tuyaux ». Ainsi, « les moyens humains ne sont toujours pas suffisants », alors que « le turn-over » du personnel rend compliquée la continuité du service judiciaire.

Un plan scruté à la loupe par les parlementaires

De son côté, Stéphane Peu, député PCF, l'un des auteurs du rapport Cornut-Gentille, pointe une avancée : «Si l'on signe le décret de la prime de fidélisation des agents à 10 000 euros ce vendredi, c'est très important! Le turn-over dans la fonction publique était, dans notre rapport, identifié comme une cause importante des inégalités. Marre que le 93 soit le centre de formation du service public! »

Pour le reste, le parlementaire pointe au moins deux « sujets faibles » dans le projet gouvernemental. « L'éducation reste en souffrance, faute d'enseignants en nombre suffisant, décrypte Stéphane Peu. Et la police : à Nice, Gérald Darmanin a récemment débloqué le renfort immédiat de soixante policiers. Pour le 93, il faut attendre un an pour moins que cela! »

Mais l'application de ce plan d'urgence sera scrutée à la loupe : un rapport parlementaire de suivi vient d'être lancé. Les premières auditions ont eu lieu cette semaine, et le rapport devrait être publié début 2021.