L’éloquence avec un masque, «c’est finalement un bon exercice»

A Aubervilliers, en Seine-Saint-Denis, on apprend l’art de bien discourir au sein de l’association Eloquence de banlieues. Et le masque est presque un outil selon le coach qui anime ces ateliers.

 Aubervilliers, samedi. Le coach et comédien Hermann Deckous prouve qu’on peut exprimer beaucoup malgré la bouche masquée.
Aubervilliers, samedi. Le coach et comédien Hermann Deckous prouve qu’on peut exprimer beaucoup malgré la bouche masquée. LP/Gwenael Bourdon

Dans la Grèce antique, le grand orateur Démosthène s'entraînait, dit la légende, à parfaire sa diction avec des cailloux dans la bouche. En 2020, l'art de l'éloquence consiste aussi… à domestiquer son masque chirurgical.

« Comment s'exprimer quand la moitié du visage est cachée ? C'est finalement un bon exercice. Ça oblige à parler plus fort, à mieux articuler, et à utiliser la communication non-verbale », estime Hermann Deckous, qu'on croise, ce samedi après-midi, à l'espace Léo-Lagrange, à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis). C'est ici, dans une salle de danse et une salle polyvalente, que le jeune comédien et coach anime les ateliers de l'association Eloquence des banlieues.

Durant trois mois, 14 jeunes hommes et femmes, âgés de 20 à 30 ans, vont y apprendre l'art de discourir, de s'exprimer avec cœur et justesse. Les fondateurs de l'association, créée il y a un an, se sont inspirés du concours Eloquentia organisé à l'université Paris-8. Ils veulent ainsi aider des étudiants et jeunes actifs à gagner en assurance.

La posture, les gestes et le regard comptent

« Parfois, ils ont de très beaux projets, mais aussi des barrières dans la tête et pas les outils pour les défendre », glisse Derrick Adu, 28 ans, habitant de Stains et consultant dans le digital. Parmi les élèves, Binta, 22 ans, en alternance dans le secteur des ressources humaines, veut ainsi « avoir plus de prestance » face à ses futurs collaborateurs. Ayoub, 23 ans, également étudiant en alternance, « mettre plus d'émotion dans [ses] discours ». Ou encore Florian, entrepreneur de 30 ans, « franchir un cap » dans l'art du « pitch »…

Aubervilliers, ce samedi.LP/G.B.
Aubervilliers, ce samedi.LP/G.B.  

Les conditions sanitaires n'ont pas modifié le programme, une multitude d'exercices pratiques. « Ça doit être ludique, attractif. On travaille la posture, le regard, les gestes, l'absence de tics oratoires. On apprend aussi à mettre de l'émotion derrière chaque mot, chaque mouvement. L'important est d'exprimer ses émotions, dans une société où, plus jeune, on a appris au contraire à ne pas trop les montrer », précise Hermann Deckous, qui entraîne « de la même manière un grand patron et des décrocheurs scolaires ».

Des souffles plus courts derrière les masques

Les apprentis ont appris ce samedi un bout du discours final du « Dictateur » de Charlie Chaplin : « Je suis désolée, mais je ne veux pas être empereur, ce n'est pas mon affaire… » Derrière les masques, les souffles sont un peu plus courts, les voix un brin étouffées. Seule l'une des élèves ôte le sien pour prendre la parole, à bonne distance de ses camarades. Son visage est expressif, son timbre sonne clair.

Mais Hermann Deckous l'interrompt tout de même. « Il y a le texte, et il y a le sous-texte. On peut dire à quelqu'un qu'on l'aime sans parler, regardez ! » Il pose une main sur l'étagère murale, se fige, lance à la jeune femme une longue œillade appuyée, ourlée d'un battement de cil. Quelques rires saluent la performance. De l'art d'économiser son souffle et de faire passer le message autrement.