Gaye Camara, tué par un policier à Epinay : la reconstitution 3D qui ébranle la thèse de la légitime défense

La chambre de l’instruction rendra sa décision ce jeudi. Alors qu’un non-lieu est fort probable, l’avocat de la famille du jeune homme de Champs-sur-Marne décédé en 2018, produit une expertise 3D qui jette le trouble sur la thèse de la légitime défense invoquée par le policier auteur du coup de feu mortel.

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 Gaye Camara, 26 ans, a été abattu par un policier de la BAC le 17 janvier 2018 à Épinay-sur-Seine, alors qu’il circulait au volant de sa Polo.
Gaye Camara, 26 ans, a été abattu par un policier de la BAC le 17 janvier 2018 à Épinay-sur-Seine, alors qu’il circulait au volant de sa Polo. DR

La technologie 3D pourrait-elle faire pencher la balance de la justice et remettre en cause le non-lieu prononcé dans l'affaire Gaye Camara ? Ce jeudi, la chambre de l'instruction de la cour d'appel dira si elle confirme ou non cette décision. Mais une expertise de dernière minute produite ce mardi par l'avocat de la famille du défunt, Me Yassine Bouzrou, apporte un éclairage inédit sur l'enchaînement de ce drame.

Dans la nuit du 17 janvier 2018, à Epinay-sur-Seine (Seine-Saint-Denis) ce jeune homme de 26 ans originaire de Champs-sur-Marne (Seine-et-Marne) avait été abattu d'une balle de 9 mm en plein front par un tir policier. Le fonctionnaire de police invoquera la légitime défense et affirmera que la Polo «lui fonçait dessus». Le parquet de Bobigny le suivra en prononçant un non-lieu en juin 2019.

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Yassine Bouzrou conteste cette version depuis le début. Il a saisi la chambre de l'instruction et a réclamé une reconstitution qui lui a été refusée. L'affaire a aussi intéressé les journalistes du site Disclose et l'agence d'expertise indépendante Index, fondée en octobre 2020 par un chercheur du Forensic Architecture de Londres, Francesco Sebregondi. Il s'est livré à une reconstitution high-tech en modélisant la scène fatale avec les outils de la technologie 3D.

La modélisation 3D

Le résultat permet de clarifier certaines zones laissées dans l'ombre lors de l'enquête : la position du policier au moment du tir et la trajectoire de la balle mortelle.

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Cette nuit fatidique, le jeune homme est au volant de sa Polo, il veut forcer un barrage de police. Neuf coups de feu sont tirés, deux atteignent le pare-brise. L'un des projectiles blessera mortellement Gaye Camara. La Volkswagen ira s'encastrer dans un fast-food de l'impasse du Baron-Saillard.

Pour démonter cette mécanique, les experts d'Index sont partis des preuves matérielles de l'enquête et ont laissé de côté les déclarations des uns et des autres. «Les auditions étaient extrêmement floues et contradictoires», constate le patron d'Index, qui a privilégié le rapport d'autopsie, l'expertise balistique, les traces de pneus sur le bitume et l'emplacement des douilles.

La modélisation de l'agence Index démontre que le tir était latéral et non de face, et que le tireur se trouvait au moins à 5 mètres de distance de la voiture. Index
La modélisation de l'agence Index démontre que le tir était latéral et non de face, et que le tireur se trouvait au moins à 5 mètres de distance de la voiture. Index  

Sur la base de ces éléments objectifs, ils ont effectué des relevés sur place puis ils ont modélisé la scène en 3D. «Nous avons reconstitué les lieux de l'accident, ce qui nous a permis de positionner le véhicule de police, le tireur et le parcours de la Polo», explique Francesco Sebregondi.

Cet exercice permet de balayer plusieurs zones d'ombre. D'abord, l'expert en balistique désigné pendant l'enquête avait conclu que la trajectoire de la balle mortelle ne pouvait pas être établie en raison de l'absence d'orifice de sortie. Cette affirmation est battue en brèche par la démonstration d'Index.

«Elle n'est pas recevable après la clôture des débats»

«Nous avons aligné l'impact d'entrée sur le pare-brise et l'orifice sur le front de la victime ainsi que la trajectoire de la balle dans la tête de Gaye telle qu'elle est décrite dans le rapport d'autopsie», détaille le directeur d'Index. Le rapport de balistique indique que la trajectoire est «oblique». Cette constatation entre en contradiction avec les déclarations du policier, qui dit avoir effectué un tir de face.

Autre imprécision : toujours selon les déclarations du policier, il se trouvait à 2 mètres de la Polo. «S'il dit qu'il a tiré depuis la zone qu'il décrit, ce que confirment les douilles retrouvées à proximité, il était entre 5 à 9 mètres de la Polo au moment où il fait feu sur le pare-brise et il n'est pas de face mais dans un angle de 38 degrés. C'est donc un tir de biais», rétorque Index.

A la lueur de cette nouvelle expertise, Francesco Sebregondi estime que celle-ci «aura une incidence majeure sur l'Etat de légitime défense». Il apporte de l'eau au moulin de Yassine Bouzrou. «La thèse de la légitime défense étant écartée, l'hypothèse d'un homicide volontaire doit être désormais privilégiée», assure-t-il.

Mais il y a peu de chance pour que l'expertise de l'agence Index soit prise en compte. «Elle n'est pas recevable après la clôture des débats, car elle doit être débattue contradictoirement, indique un magistrat. Mais si elle apporte un élément nouveau, la chambre de l'instruction peut décider de rouvrir les débats. C'est une procédure qui est très rare.»