Élection municipale annulée à L’Ile-Saint-Denis : « Revoter ? Vous croyez qu’on n’a que ça à faire ? »

La perspective de retourner aux urnes ne réjouit pas grand monde dans la commune de 8 000 habitants, où le maire écolo l’avait nettement emporté le 28 juin.

 L’Ile-Saint-Denis, ce lundi après-midi. L’élection municipale dans la commune a été annulée vendredi par le tribunal administratif de Montreuil.
L’Ile-Saint-Denis, ce lundi après-midi. L’élection municipale dans la commune a été annulée vendredi par le tribunal administratif de Montreuil. LP/A.L.

Ce n'est pas la ville de Seine-Saint-Denis qui avait fait causer le plus d'elle le 28 juin, au soir du second tour des élections municipales. Loin des tensions et des bascules à Bobigny ou à Bondy, des bouleversements historiques à Saint-Denis ou Aubervilliers. À L'Ile-Saint-Denis, le jeune maire écologiste Mohamed Gnabaly (35 ans, sans étiquette) avait sans grande surprise été réélu dans une quadrangulaire avec 45,93 % des voix.

C'était avant la décision du tribunal administratif de Montreuil, vendredi dernier, conduisant à l'annulation du scrutin pour une « accumulation d'initiatives » de la majorité sortante à quelques jours du vote, comme la distribution de chèques solidaires pour des familles dont les enfants n'avaient plus la possibilité d'aller à la cantine, ou encore le lancement des travaux du stade Robert-César.

Le maire a deux mois pour faire appel. Dans le cas contraire, un nouveau scrutin sera convoqué dans les trois mois. 72 heures après la décision, l'édile n'a toujours pas dévoilé ses intentions.

Vers une abstention record ?

Mais dans la commune de 8 000 habitants, la perspective de retourner aux urnes ne réjouissait pas grand monde, ce lundi après-midi. « On m'a dit ça il y a deux jours, mais c'est vrai ? » interroge encore Yasmine, 42 ans, qui dit avoir voté pour le maire sortant. « C'est quelqu'un qui est proche des habitants. Si t'as besoin de lui, il est là. Franchement, je vois pas où est le problème ? Moi, s'il faut revoter pour lui j'y retourne, y'a pas de soucis. »

Les justifications du tribunal la choquent : « Les chèques solidaires, il a eu raison, c'était un bon geste. S'il ne l'avait pas fait, on lui aurait reproché. J'ai des amis à Saint-Denis, ils ont eu exactement la même chose, dans le 95 aussi… Il y a plein de gens qui ont le RSA, qui ont des enfants et pour qui c'est difficile. »

Profitant de la dernière journée d'ouverture des bars, ce client d'un café de la rue Méchin, la principale du centre-ville, ronchonne : « Vous croyez qu'on a que ça à faire ? Revoter ? » Il prédit une abstention record en cas de nouveau scrutin : « Déjà, ça n'intéressait personne en juin après le Covid, alors imaginez maintenant. »

« En démocratie, le résultat, il faut l'accepter »

Avec un taux de participation de 59,70 %, la commune affichait pourtant un score plus qu'honorable, très largement au-dessus de la moyenne nationale (41,86 %). Dans la même rue, on croise « Gigi », 72 ans, qui a passé une bonne partie de son confinement dans le Sud de la France. En juin, elle a fait une procuration pour voter en faveur de Henry Pémot, à l'origine du recours ayant conduit à l'annulation du vote.

Si beaucoup de partisans du candidat DVG applaudissent la décision du tribunal, elle se dit « franchement déçue ». « En démocratie, le résultat, il faut l'accepter », explique celle qui a longtemps travaillé dans les services de la ville de Gennevilliers (Hauts-de-Seine). « Je travaillais sur les subventions, alors les sujets pour lesquels il a attaqué, je les connais. Si la ville a lancé les travaux du stade, c'est parce qu'il fallait le faire, veut-elle croire. Elle avait des subventions de la Région, du Département… Et c'est comme un permis de construire, il y a un temps limité pour les utiliser. Sinon, il faut recommencer tous les dossiers. »

Elle dit avoir désormais changé d'avis en cas de nouvelle élection. « Je voterai sûrement blanc », glisse-t-elle. Entre la pharmacie et la boulangerie, elle croise par hasard l'ancien maire de 2001 à 2016, Michel Bourgain, bien emmitouflé sous sa capuche pour affronter des pluies diluviennes. « J'ai été stupéfait par cette décision car je pensais que le contexte de la pandémie serait pris en compte, souffle-t-il. Il y a le droit, et une situation totalement bouleversée par l'épidémie et on continue pourtant à appliquer strictement le droit, sans tenir compte de quoi que ce soit… »

Des travaux commencés « sans permis de construire »

De son côté, Henry Pémot a publié ces dernières heures plusieurs communiqués sur les réseaux sociaux, considérant que Mohamed Gnabaly avait « encore menti » aux habitants, après la décision du tribunal de Montreuil.

Notamment concernant la rénovation du stade, où l'édile avait expliqué que le lancement des travaux était nécessaire « entre le printemps et l'été pour empiéter le moins possible sur les saisons sportives et les activités sportives des collégiens ». Ils devaient aussi permettre « d'enclencher les travaux de rénovation du collège programmés […] en 2021 ».

Omettant de rappeler que le permis de construire avait été déposé le 13 mars, soit deux jours avant le 1er tour. Avant que les travaux ne commencent la semaine précédant le second avant même la validation du permis. « Cette soudaine rapidité conjuguée à l'absence stricte des formalités nécessaires constituent une manœuvre du maire sortant et ont eu pour but d'influer sur le résultat des opérations électorales », écrivent les juges dans leurs conclusions, que le candidat a rendu public sur les réseaux sociaux.

« Une manipulation des habitants à des fins abjects »

Concernant la distribution de ces chèques solidaires, l'édile avait aussi estimé que « la justice a décidé que l'élection électorale devait primer sur l'urgence sociale. »

« Laisser entendre que les juges ont sanctionné la solidarité est irresponsable, réagit Henry Pémot. Dire cela, c'est une manipulation des habitants à des fins abjects. C'est même du populisme. En distribuant ces chèques la semaine d'un vote, ce n'est pas neutre, et personne ne peut nier que cela peut influencer le scrutin. »

🚨🎦🗳 La vérité sur l'annulation des élections municipales pour la commune de l'Île-Saint-Denis ! Le 2 octobre, les juges du Tribunal administratif de Montreuil ont annulé les résultats de l’élection municipale. C’est une décision exceptionnelle et d’une grande gravité qu’ont pris les juges. 👉 Non, ce n'est pas la solidarité (distribution de chèques alimentaires) qui est remise en cause... 👉 Non, ce n'est pas le projet du stade lui-même qui est remis en cause... L'annulation des élections municipales est le fruit des infractions multiples et répétées de Mohamed Gnabaly; des infractions volontaires, et cela afin de s’assurer la victoire. Par cette décision, les juges ont sanctionné le comportement de Mohamed Gnabaly durant la campagne électorale. Montrer la justice du doigt comme le fait Monsieur Mohamed Gnabaly, c’est mépriser les habitant.e.s de notre Île. ✅ En toute transparence, vous pouvez retrouver la publication du jugement (qui est rendu public) relative à l'annulation des élections ici : https://www.facebook.com/100003577628512/posts/3104016923060865/?extid=0&d=n Nous invitons chaque habitant.e, chaque élu.e du conseil municipal à se faire sa propre opinion en lisant la décision des juges et nous restons déterminés dans notre investissement pour notre Île et le bien-être de nos habitant.e.s.

Posted by Vous Nous Île on Sunday, October 4, 2020

Il réfute tout « acharnement » dans sa démarche. « Justice a été rendue. Elle a été rendue au nom du peuple français, c'est-à-dire au nom des habitants de notre île. La montrer du doigt, c'est mépriser les habitants. »