Du XVIe au tour du monde à moto, la vie d’aventures d’Anne-France Dautheville, «la bourgeoise à cambouis»

La motarde vient de sortir un livre pour raconter le tour d’Australie qu’elle a réalisé en 1975, un des nombreux exploits qu’elle a réalisés à moto, parmi lesquels un tour du monde solo. Portrait d’une aventurière devenue journaliste et égérie de mode.

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 Anne-France Dautheville a écrit plusieurs récits de ses voyages à moto. Elle a aussi publié des romans et des ouvrages de botanique.
Anne-France Dautheville a écrit plusieurs récits de ses voyages à moto. Elle a aussi publié des romans et des ouvrages de botanique.  LP/Jean-Baptiste Quentin

Anne-France Dautheville lève son verre de bière. Elle plante ses yeux bleus perçants dans les vôtres. Sourit de toute la malice de ses presque soixante-dix-sept ans, et lâche un « Mort aux cons » à la Renaud. Elle déroute et aime ça. Ses cheveux blancs bien mis, les perles qui se balancent à ses oreilles et son élocution distinguée brouillent les pistes. La dame a un long passé de baroudeuse.

Elle se résume d'une formule : « La bourgeoise à cambouis ». En 1975, cette gamine du XVIe arrondissement a achevé un tour d'Australie au guidon d'une grosse cylindrée. « L'Australie c'est en bas à droite », le livre qu'elle vient de sortir raconte les deux mois et demi qu'elle a passés à traverser des paysages aussi arides que sauvages, à philosopher sur l'existence et à écluser des Bud avec des « potes » de bistrot rencontrés au hasard des étapes.

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Sur les photos vieilles de quarante-cinq ans qu'elle a affichées sur l'écran de son ordinateur, elle pose sur sa monture, cheveux longs, habits de cuir et allure de mannequin. La mine fière, un rien frondeuse.

«La moto, c'était pour les voyous ou pour les livreurs»

« En France, à cette époque, une femme à moto c'était un scandale absolu. » Assise à la table de sa salle à manger, dans sa maison de Seine-et-Marne, Anne-France Dautheville s'en amuse encore. Brigitte Bardot ne reconnaissait déjà plus personne en Harley Davidson, et les filles à moto n'étaient qu'un fantasme sexy à afficher en poster dans son garage. Les bécanes, ça se conduit avec des gros bras et des tatouages. « C'était pour les voyous ou pour les livreurs, abrège notre bikeuse érudite, au milieu des livres qui encombrent les murs du salon. Moi, au fond, je n'étais nulle part. »

Anne-France Dautheville tourne son regard vers le jardin, qui s'étire derrière la fenêtre. Aucune moto ne l'attend sous la pluie battante de cet après-midi d'hiver. Elle a vendu la dernière à son réparateur de tracteur. En 2012, un grave accident de voiture a immobilisé la routarde. Deux ans plus tard, une polyarthrite lui a définitivement interdit de remonter en selle.

24 juin 1975. Anne-France Dautheville part de Sydney au guidon d’une BMW 750 prêté par Tom Byrne, l’importateur de la marque en Australie.      DR
24 juin 1975. Anne-France Dautheville part de Sydney au guidon d’une BMW 750 prêté par Tom Byrne, l’importateur de la marque en Australie. DR  

Trois casques, posés sur le haut d'une armoire, racontent encore cette vie d'aventures. À chacun ses périples et ses latitudes. Anne-France Dautheville les déroule en chronologie inversée. « Le noir, c'était pour le tour de France que j'ai fait à 60 ans. Le blanc, pour le tour d'Australie et celui l'Amérique du Sud, et le gris pour le tour du monde et le Raid Orion. »

«On racontait que j'étais mythomane et nymphomane»

En juillet 1972, une centaine de moteurs vrombissent sur la ligne de départ de cette première compétition motocycliste. Ils s'apprêtent à avaler les 7000 kilomètres qui séparent les Champs-Elysées d'Ispahan, en Iran. Quelques femmes sont passagères. Anne-France Dautheville est la seule à être au guidon. « Morte de trouille » mais déterminée à ne plus « étouffer » dans son costume de publicitaire.

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« Tout le monde avait parié que je tomberais à 500 km. J'ai finalement foncé tout droit dans un virage à 750 kilomètres du départ dans le col du Mont-Cenis. » La « grosse » Guzzi et sa conductrice font un bout de trajet à bord du camion balai. La moto est réparée à Belgrade, en Serbie. Anne-France Dautheville remet les gaz. Et dépasse l'objectif initial. « Nous étions 92 à l'arrivée à Ispahan, 11 à pousser jusqu'en Afghanistan, 5 jusqu'au Pakistan. »

De retour en France, la jeune aventurière s'enferme dans la maison de campagne seine-et-marnaise de ses parents. Elle boucle son premier livre, « Une demoiselle à moto ». La suite s'écrit autour d'un déjeuner arrosé avec un copain journaliste à Champion, un magazine auto-moto ! « C'est là qu'il m'a raconté tous les ragots qui courraient sur moi ! »

Anne-France Dautheville aurait fait tout le voyage en camion, serait mythomane et nymphomane. « Toutes les choses qu'on disait pour salir une fille. » Les années ont digéré sa colère. Mais à l'époque, la motarde bouillonne. Elle débarque furibarde à la rédaction. Flanque un coup de pied dans une armoire. Et prend la dizaine de journalistes présents à partie : « Nom de Dieu, si c'est comme ça, je vais faire le tour du monde et je vais le faire constater par un huissier ! »

«Que Dieu bénisse les cocos et la CGT !»

Des photos et un récit « Et j'ai suivi le vent » suffiront à authentifier l'exploit. « Si je voulais qu'on me prenne au sérieux, il fallait que je fasse quelque chose d'emblématique. » Canada, Afghanistan, Japon… la Kawasaki - prêtée en échange d'un « coup de pub » dans la presse à chaque escale - traverse le globe, sous les yeux éblouis de celle qui la pilote.

Anne-France Dautheville lors de son tour d’Australie en 1975.  DR
Anne-France Dautheville lors de son tour d’Australie en 1975. DR  

« C'était magique. Une fille sur une moto, ça crée des rencontres. On vient vous voir. C'est un outil extraordinaire pour pousser les portes. » Anne-France Dautheville ouvre enfin celle d'une vie de liberté. « Je suis vraiment née à ce moment-là. » À des kilomètres de l'éducation protestante donnée par sa mère, dentiste et son père, commercial.

Enfant, Anne-France Dautheville s'échappe déjà des carcans dans les atlas et les livres de Jack London. Mai 68 fera le reste : « Dieu bénisse les cocos et la CGT ! » « Les événements » ne réveillent pas sa fibre militante. La jeune femme de bonne famille n'est pas politisée. Mais la plage sous les pavés transforme la société et donne à Anne-France Dautheville « enfin le droit d'être [ce qu'elle sera] ». Libre, indépendante, sans mari, ni enfants.

La jeune cadre dynamique, devenue publicitaire, passe tout le mois de mai à marcher, faute de transports. De son deux-pièces avec toilettes turques transformables en douche du Ve, elle se rend tous les jours rue du Bouloi dans le Ier arrondissement, à la régie publicitaire de RTL, où elle travaille.

« À la fin, je me suis dit : les salauds, ils ne m'auront pas deux fois. » Elle file acheter une mobylette Honda 50 cm3 et traverse Paris dans la lumière d'une fin d'après-midi. « Le boulevard de Grenelle a salué mon passage avec de grands éclats de lumières électriques, et alors j'ai découvert la magie de la vitesse, raconte-t-elle dans son dernier livre. Non pas celle des fous du guidon ; juste celle d'une machine qui va quinze fois plus vite qu'une fille à pied. »

Un tampon périodique comme déclic

Elle passe son permis moto deux ans plus tard. Et se paie une Bultaco, avec laquelle elle part sur les routes de France un mois par an. Trente jours de bonheur et une question qui devient obsédante : sur son lit de mort, acceptera-t-elle d'avoir « sacrifié les onze douzième de [son] existence à quelques zéros sur un chèque en fin de mois » ?

Anne-France Dautheville navigue d'une agence à l'autre. Elle conçoit des campagnes pour le Club Med, pour Renault ou pour des marques de lessive. Jusqu'au jour où le lancement d'un nouveau tampon périodique répond à sa question. « Je regarde ce machin posé sur la table, et je me dis qu'il va occuper chaque heure des vingt-huit jours à venir. Non, mon argent je vais le payer trop cher, fini ! »

Elle quitte la pub et son nouvel appart de Boulogne. Depuis, la bourlingueuse est « fauchée mais heureuse ». « C'est quelqu'un d'indépendant et d'autonome, qui vit sa vie comme elle l'entend, glisse Myriam Amrouni, la fondatrice de Mymy Rider, le premier garage moto tenu par des femmes, dans le XIe arrondissement de Paris. Elle vient d'un milieu bourgeois mais elle a pris des chemins de traverse. »

Sophie Vilain, une autre motarde, qui gère l'atelier enchérit : « Elle a ouvert une voie. Il a fallu des gens comme elle pour que les femmes puissent être au guidon et pas uniquement des sacs de sable à l'arrière de la moto ! »

«Avez-vous été violée ?»

Au retour de ces voyages, Anne-France Dautheville est toujours sommée de répondre à la même question : « Avez-vous été violée ? » Le sujet l'agace encore aujourd'hui. « C'est pour ça que j'ai eu envie de prendre la plume pour devenir journaliste et raconter mes propres histoires. »

Elle écrit des récits de voyages, des livres de botanique - une autre de ses marottes - des romans et piges pour des magazines comme Paris-Match, Moto Journal, Cosmopolitan, Géo, Biba, Psychologies Magazine… Elle réussit, au bout de quelques années, à quitter le garage aménagé d'une copine ou les apparts d'amis qu'elle squatte, pour s'acheter sa propre maison. « En viager, faut pas déconner quand même ! »

Anne-France Dautheville, icône féministe ? Elle répond par une pirouette : « J'espère qu'un jour les hommes seront aussi intelligents que les femmes. » Et précise : « Je n'ai pas envie d'avancer contre les hommes. »

« Elle hurlerait si elle m'entendait dire ça », prévient Mélusine Mallender, qui avec 35 ans d'écart parcourt, elle aussi, le monde seule sur sa moto. « Pour moi, Anne-France Dautheville est par essence féministe, assume-t-elle. Ce n'est pas une activiste mais sa manière d'être et tout ce qu'elle a fait est un modèle féministe. »

À force de se croiser dans des festivals ou des conférences, les deux aventurières sont devenues amies. Elles partagent ce même goût « pour la liberté et la curiosité de l'autre ». « C'est un personnage coloré, irrévérencieux, très ouvert, avec un franc-parler que j'aime beaucoup », ajoute Mélusine Mallender.

« Hors-normes » revient aussi dans la bouche de ceux qui côtoient la « bourgeoise à cambouis ». Laurence Paoli, ex-attachée de presse, désormais autrice de livres sur les animaux, se souvient encore de sa première rencontre avec Anne-France Dautheville. « Elle était différente des autres journalistes. Remarquablement belle, elle prend la vie à bras-le-corps et elle a gardé cette joie de vivre enfantine. »

De l'aventure à moto aux défilés de mode

En 2016, Anne-France Dautheville retrouve une place dans les journaux du monde entier. En tant qu'égérie de mode cette fois-ci. Sa vie d'exploratrice inspire la collection hiver de la très chic maison de couture parisienne Chloé.

En 2016, Clare Waight Keller, alors directrice de création de la maison de mode Chloé, s’inspire de photos d’Anne-France Dautheville pour créer sa collection automne-hiver. DR
En 2016, Clare Waight Keller, alors directrice de création de la maison de mode Chloé, s’inspire de photos d’Anne-France Dautheville pour créer sa collection automne-hiver. DR  

Clare Waight Keller, la directrice de création, travaille sur le thème des nomades. « En faisant des recherches, je suis tombée sur des photos de cette incroyable femme des années 1970 », retrace en anglais la styliste, partie ensuite chez Givenchy. Pantalons en cuir, robes fluides, bottes de motards et attitude nonchalante défilent sur le podium.

Anne-France Dautheville découvre, éberluée, qu'elle est devenue une star de la haute-couture. « Ils voulaient d'autres photos pour organiser une petite exposition. J'ai invité toute l'équipe à bouffer à la maison ! »

Entre la créatrice et la motarde, le courant passe tout de suite. « Anne-France a une confiance et un mental forts mais une âme douce et poétique, observe Clare Waight Keller. C'est la femme qu'on aimerait tous être, courageuse, curieuse et sans limite. »

Son tour du monde bientôt sur grand écran ?

Quelques mois plus tard, une productrice américaine contacte Anne-France Dautheville. Elle veut réaliser un film sur son tour du monde. Le contrat est signé en 2017. Le tournage n'a pas encore débuté. Mais l'héroïne a déjà fixé ses conditions : elle veut garder un œil sur « la manière dont son histoire sera présentée ». Pas question d'enrober ses aventures dans des niaiseries hollywoodiennes.

Jusqu'à présent, Anne-France Dautheville s'est racontée elle-même. Il y a un peu plus d'un an, elle a commencé à écrire son tour d'Australie. À l'époque, c'est une suspicion de cancer du sein - une malédiction familiale - qui l'avait conduite au pays des kangourous. L'écrivaine n'avait pas de Sécurité sociale et pas un sou. C'était certain : elle allait mourir. « Autant m'offrir un dernier bonheur ! »

Au retour, elle se rend compte que la masse était « juste une glande qui, s'étant remplie de liquide, faisait son intéressante ». Entre-temps, la bikeuse a parcouru 22 000 kilomètres et rapporté dans ses valises une idée de roman sur un chercheur d'or. Son « Histoire de Jeff Walcott » obtiendra le prix Hermès en 1978.

L'obscurité gagne du terrain dans le salon. Anne-France Dautheville se lève pour rejoindre le bureau, qui mange la moitié de la pièce. Le rituel est chaque jour le même. À la tombée de la nuit, elle s'installe derrière cette table « et ça vient tout seul ». Elle le répète comme un mantra : « Si je n'écris pas, ma vie n'a strictement aucun sens. » A-t-elle un nouveau livre sur le feu ? « Bah tiens, au prix où coûtent les stylos, j'vais me gêner ! »

«L'Australie c'est en bas à droite», éditions Payot.