Chaque week-end, «Paris respire» en interdisant les voitures... et la banlieue, c’est pour quand ?

De nombreux quartiers de la capitale sont désormais entièrement interdits aux voitures, pour quelques heures ou des journées entières, le week-end. Mais l’opération tarde encore à franchir le périphérique.

 Paris. Ces zones fermées à la circulation automobile le dimanche ou les jours fériés sont rares au-delà du périphérique.
Paris. Ces zones fermées à la circulation automobile le dimanche ou les jours fériés sont rares au-delà du périphérique. LP/J.D.

Ce sont des petits panneaux couleur moutarde qui fleurissent chaque week-end dans de très nombreux quartiers de Paris. De sortie le dimanche, la plupart du temps, mais parfois aussi le samedi, barrant la route et précisant : «Voie réservée aux cyclistes et aux piétons.» Exit voitures polluantes et bruyants scooters. Dans la capitale, tous les arrondissements (hormis le 7e) ont désormais au moins une voie intégrée dans le dispositif Pa ris Respire , lancé en 2003.

Mais quid de la banlieue ? L'opération n'a jamais vraiment franchi le périphérique même si quelques villes décident, de façon irrégulière, de piétonniser certains secteurs.

Dernier exemple le dimanche 20 septembre, avec la fermeture à la circulation des quais de Seine dans trois communes des Hauts-de-Seine, Puteaux, Courbevoie et Asnières. Une initiative qui ne revient... qu'une fois par an. L'organiser plus régulièrement ? «Trop cher», assurent les trois villes concernées.

La municipalité (UDI) de Courbevoie rappelle par exemple qu'elle doit, à chaque piétonnisation, «indemniser la station-service», réduite au chômage technique. A Asnières, la municipalité LR explique que Quais libres représente un budget de 50 000 euros, « dont 29 000 euros de barrières antibélier en béton et anti-intrusion».

«Je rêve d'opérations Métropole sans voiture»

Adjoint (EELV) à la maire de Paris chargé notamment des transports, David Belliard rappelle que sa ville «ne peut se substituer aux politiques des communes sur leur territoire».

«Mais je souhaite que l'on puisse mener un travail à la Métropole du Grand Paris ( MGP ), qui me paraît le cadre le plus adapté car forcément, oui, je rêve d'opérations de Métropole sans voiture , de dimanches ou d'événements exceptionnels dans l'année», poursuit l'élu écolo, qui évoque, par exemple, la possibilité d'étendre un jour la journée sans voitures organisée chaque année fin septembre.

«Ce serait le signal d'une politique commune et d'une métropole qui s'engagerait vers une politique plus vertueuse pour la santé et l'environnement, poursuit-il. Car la question de la circulation automobile, de la qualité de l'air, des nuisances sonores, elle ne touche pas que les Parisiens, elle touche tous les Franciliens.»

«Pas forcément le même état d'esprit en banlieue qu'à Paris»

En Seine-Saint-Denis, nombreux sont les candidats aux municipales à avoir fait des piétonnisations pérennes ou occasionnelles un engagement de campagne. Comme le nouveau maire (PS) de Saint-Denis, Mathieu Hanotin.

Dans la plus grande ville du 93, de premières expérimentations devraient être menées début 2021. «L'idée ne sera pas de fermer la route pour rien mais de créer de l'animation, de petites fêtes dans des quartiers», explique Christophe Piercy, conseiller municipal délégué notamment à la ville cyclable.

Pourquoi ne pas aller plus loin et faire comme dans la capitale, interdire la circulation dans des quartiers entiers, comme Montmartre, le Marais ou le Sentier, au moins une journée chaque week-end? «A Paris, il y a des commerces partout, répond l'élu. Le long du canal Saint-Martin, quand vous fermez, l'animation se crée immédiatement. A Saint-Denis, ce ne serait pas forcément si spontané. En centre-ville peut-être, mais plus difficilement dans les quartiers.»

Dans de nombreuses villes, on rappelle l'importance de la concertation, de ne pas brusquer les habitants, dont beaucoup n'ont pas encore l'habitude de voir des rues barrées à la circulation. «L'état d'esprit parisien n'est pas forcément celui des villes de petite et encore moins de grande couronne. Des mesures contraignantes seraient très mal ressenties dans beaucoup d'endroits en banlieue», souligne Jean-Pierre Barnaud, maire (Modem) de Chennevières-sur-Marne, dans le Val-de-Marne.

Eviter le punitif

Celui qui est aussi adjoint chargé des Mobilités douces à la MGP prend l'exemple des nouvelles pistes cyclables, dont le déploiement a accéléré au déconfinement. «Beaucoup trouvent que ces pistes sont inoccupées et que les embouteillages progressent. Il ne faut pas vouloir aller trop vite. Mais il y a des signaux positifs, comme l'usage du Vélib qui monte en puissance.»

«L'objectif, c'est que cela soit progressif, que cela devienne un rendez-vous, que les habitants se disent : Ah oui, c'est piéton, on est le premier dimanche du mois, c'est le jour de la brocante», poursuit Christophe Piercy.

C'est ce que fait notamment Montreuil, un dimanche par mois, avec des artères rebaptisées «les rues aux enfants», dans lesquelles les habitants «sont invités à réinvestir l'espace public», explique la mairie PCF.

Côté Saint-Denis, on est persuadé qu'empêcher seulement les voitures de passer, «cela n'aurait pas de vertu pédagogique, ce serait seulement punitif. Mais organiser, par exemple, une initiation au vélo pour les enfants dans la rue, cela permet de montrer que la fermeture n'est pas qu'une contrainte, mais l'opportunité de vivre la ville différemment».

La piétonnisation, bonne pour le commerce ?

C'est aussi ce qu'imagine Saint-Ouen, où le maire (PS) Karim Bouamrane a décidé d'interdire, mi-novembre, la circulation dans plusieurs zones commerçantes tout un samedi. Une première pour une opération baptisée « J'aime mes commerces . » Histoire de clamer que si la piétonnisation est bonne pour la qualité de l'air, elle l'est aussi pour les affaires. «Cela crée un lieu de promenade favorable aux commerçants», estime le cabinet du maire, qui se dit, de manière générale, «ultra-favorable à ce type de mesures».

La ville lancera aussi d'autres tests l'an prochain, comme dans le quartier très touristique des Puces de Saint-Ouen, «les jours de grande fréquentation», notamment la rue Paul-Bert.

«Il faut y aller progressivement»

Dans le Val-de-Marne, plusieurs villes, comme Saint-Maur, décident de laisser aux piétons et aux vélos les bords de Marne. «Plus on se rapproche de Paris, plus ces mesures ont du sens», estime Jean-Pierre Barnaud, qui rappelle que la question doit avant tout «reposer sur la volonté des maires».

«La MGP n'a pas vocation à imposer, mais à encourager, inciter, rappelle le vice-président aux mobilités douces. A Paris beaucoup de gens n'ont pas de voiture. En banlieue, c'est parfois un usage contraint car on est très loin d'avoir assez de transports publics. Il faut y aller progressivement.»

«Organiser des quartiers sans voitures, c’est très pédagogique»

Professeur de santé environnementale, Olivier Blond est le président de l'association Respire, engagée pour la prévention et l'amélioration de la qualité de l'air.

Pourquoi les zones Paris Respire ont-elles tant de succès ?

Olivier Blond : «Ce sont des journées la plupart du temps organisées les dimanches, journées où il n’y a déjà pas beaucoup de circulation de manière générale. Et on peut toujours passer si on est résident, donc c’est tout bénef. C’est une manière de diminuer les nuisances et ce qui est étonnant, c’est que c’est surtout sur le bruit que les gens perçoivent immédiatement une différence, et une forte diminution.»

Quelles vertus ont ces journées sans voitures ?

«Elles sont très pédagogiques. C’est très important de ménager des moments où il n’y a pas de voiture car c’est le moment où l’on s’aperçoit que la ville est différente. A force de marcher dans la ville avec ce brouhaha de voitures, on finit par se dire que c’est l’habitude, que c’est naturel. C’est précieux de pouvoir se dire : à quoi ressemble la ville quand il n’y a pas tout cela ? C’est comme ça qu’on change de comportement et qu’on prépare l’avenir. C’est aussi ce qu’a montré le confinement.»

Souhaiteriez-vous que ces opérations se diffusent également en banlieue ?

«C’est très important car la proche couronne est encore plus victime de la voiture que le centre-ville. Il y a beaucoup de villes complètement traversées par des autoroutes et des nationales et ce ne sont pas les habitants qui utilisent ces axes, mais des gens qui viennent plus loin. Les victimes, ce sont souvent les plus pauvres, qui ont encore plus de problèmes que les autres. Il est donc essentiel que les questions de qualité de l’air franchissent le périphérique, que cela devienne une question de santé publique, de qualité de vie et de bien-être.»