Capitale européenne de la culture en 2028 : Saint-Denis concurrencée par «la banlieue» ?

Alors que la plus grande ville de Seine-Saint-Denis a annoncé sa candidature, le collectif «Banlieue capitale 2028» travaille sur le sujet depuis de longs mois et avance aussi ses pions, avec des soutiens venus de toute l’Ile-de-France. Explications.

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 Saint-Denis. Des portraits d’habitants de Saint-Denis dessinés par des street-artistes sur des fenêtres murées, rue de la République. « Si on obtient le label de capitale européenne de la culture, on représentera beaucoup plus que nous-mêmes », assure le maire socialiste Mathieu Hanotin.
Saint-Denis. Des portraits d’habitants de Saint-Denis dessinés par des street-artistes sur des fenêtres murées, rue de la République. « Si on obtient le label de capitale européenne de la culture, on représentera beaucoup plus que nous-mêmes », assure le maire socialiste Mathieu Hanotin. LP/Anthony Lieures

Et si la capitale européenne de la culture en 2028 n'était pas Saint-Denis, mais la banlieue parisienne tout entière ? Quand la plus grande ville de Seine-Saint-Denis a annoncé le 2 décembre sa future candidature, d'autres villes franciliennes ont quelque peu été prises de court.

Car depuis près de deux ans, un collectif baptisé « Banlieue Capitale 2028 », regroupant des chercheurs, des architectes, des acteurs culturels, économiques, œuvrent à une « candidature collective », soutenue par des communes de banlieue parisienne, mais aussi d'autres situées en périphérie de grandes villes françaises. De nombreux ateliers ont déjà été organisés. Une réunion de restitution de ces travaux s'est tenue le 10 février au campus Condorcet, à Aubervilliers.

Une ville seule devra porter la candidature

« L'idée, c'est d'impliquer le plus grand monde et c'est à la fin que l'on choisira qui sera la ville pilote pour porter la candidature », précise la journaliste Nora Hamadi, spécialiste des questions européennes et membre très active du collectif.

Car au bout de la démarche, c'est bien une ville qui doit porter — au moins administrativement — le projet auprès du jury d'experts désigné par l'Union européenne. Mais le collectif prend exemple sur 2010, lorsque Essen (Allemagne) l'a fait au nom de toute sa région, la Ruhr. « Au bout, plus personne ne s'est souvenu que c'est Essen qui était officiellement candidate », rappelle la journaliste. Lors de l'événement, le nom de la ville avait disparu au profit de « Ruhr 2010. »

Ces dernières semaines, le collectif a rencontré des élus de toute l'Ile-de-France, séduisant à gauche comme à droite. Dans des villes réputées dortoirs comme des secteurs populaires.

«On souhaite raconter cette histoire collective»

« Nous travaillons avec Sceaux, dans les Hauts-de-Seine, ou Lieusaint en Seine-et-Marne, à l'orée de la forêt de Sénart, poursuit Nora Hamadi. Ce sont des villes qui ne racontent pas la même histoire que celles des quartiers prioritaires. Mais la banlieue, elle est diverse. À travers cette candidature, on souhaite raconter cette histoire collective, ce qui nous relie tous. »

Dans la liste des élus engagés avec le collectif — par ailleurs soutenu par l'ancien ministre Jean-Louis Borloo — se côtoient ainsi le maire d'Evry-Courcouronnes (ex-LR) Stéphane Beaudet et son homologue (PCF) de Grigny, Philippe Rio. C'est chez ce dernier que s'est tenu fin janvier un comité interministériel à la ville, où le gouvernement a dévoilé un plan de 3,3 milliards d'euros pour les quartiers populaires. « Mais avez-vous entendu un mot sur la culture? ironise Philippe Rio. Elle a été totalement zappée. Quand on dit banlieue et culture, cela reste un angle mort… »

Le maire de Grigny se dit enthousiasmé par la démarche du collectif. « Elle ne vient pas des élus mais de citoyens, et j'ai découvert des gens qui connaissent le sujet, des amoureux des banlieues, des experts car ils y habitent ou y travaillent, explique-t-il. C'est une aventure inédite et ça me fout les poils car je n'ai jamais vu une dynamique aussi intéressante. L'ambition et la qualité des travaux sont exceptionnelles. ». Il en appelle donc à l'Etat pour soutenir officiellement la démarche.

Mathieu Hanotin ne croit pas «aux choses qui sont atomisées»

Du côté de Saint-Denis, le maire Mathieu Hanotin (PS) avait fait de cette candidature une promesse électorale. Mais il ne voit pas de concurrence entre les deux processus. Il rappelle que sa ville et le territoire Plaine Commune ont déjà bien avancé sur le projet.

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« On l'a voté, on attribue des budgets : on va déposer une candidature pour décrocher le label, insiste-t-il. Je n'ai rien contre la démarche que le collectif a initié et j'en partage d'ailleurs plein d'objectifs. On peut se renforcer avec cette démarche intellectuelle, ces artistes qui se mobilisent. Mais à ma connaissance, il n'y a pas de candidature au moment où l'on se parle. De fait, il faudra une ville candidate. »

Les étapes clés de la désignation

1er février 2020 : première réunion du collectif « Banlieue Capitale 2028 » à Montreuil

2 décembre 2020 : Saint-Denis annonce officiellement sa candidature

10 février 2021 : Restitution des ateliers organisés par le collectif « Banlieue Capitale 2028 »

Mi-octobre 2022 : date limite de dépôt de candidature. Deux Etats membres européens sont désignés pour le titre. Pour 2028, ce sont la France et la République tchèque. Bourges, Clermont-Ferrand, Roubaix et Rouen ont déjà fait part de leur intention

Automne 2023 : désignation de la ville retenue

Le maire de Saint-Denis assure qu'il ne souhaite pas la jouer solo dans cette aventure. « Si on obtient le label, on représentera beaucoup plus que nous-mêmes, poursuit Mathieu Hanotin. Il s'adresse à une ville et à travers elle, son aire métropolitaine. Notre candidature s'enrichira avec plein d'autres villes qui voudront y contribuer. Mais il y aura un cœur battant. Je ne crois pas aux choses qui sont atomisées, à parts égales, sur 151 communes de l'aire urbaine autour de Paris. »

«On ne veut pas que les uns jouent contre les autres»

Difficile de fait d'imaginer deux candidatures franciliennes s'affronter devant l'UE. Alors qui pour faire converger les démarches ? La maire communiste de Malakoff (Hauts-de-Seine) Jacqueline Belhomme chargée de la culture à la Métropole, a évoqué le sujet auprès du président de la MGP Patrick Ollier (LR).

« Il faut que tout le monde se coordonne, que l'on discute pour aboutir à une seule candidature, espère-t-elle. On ne veut pas que les uns jouent contre les autres. » « La banlieue ne s'en sortira que si on la défend collectivement », veut aussi croire Philippe Rio, qui rappelle que Saint-Denis bénéficiera, elle, de l'organisation des JO 2024, précédés d'une Olympiade culturelle. « Il faut savoir partager », souffle-t-il.

De son côté, Nora Hamadi n'exclut pas que la ville du 93 puisse, au bout du processus, être cette ville pilote : « Nous n'avons aucun souci avec cette idée à partir du moment où la décision est collective. » Mais elle insiste sur la méthode : « Quand on construit une délégation olympique, on détermine qui en fait partie puis on voit qui est le mieux placé pour en être son porte-drapeau. »

«C'EST EN BANLIEUE QUE NAISSENT LES CULTURES DE DEMAIN»

L'historienne Naïma Yahi soutient le projet du collectif «Banlieue capitale 2028», qui souhaite présenter une candidature pour devenir capitale européenne de la culture.

L’historienne Naïma Yahi soutient le projet du collectif Banlieue capitale 2028.DR
L’historienne Naïma Yahi soutient le projet du collectif Banlieue capitale 2028.DR  

Que pourrait apporter le label « Capitale européenne de la culture » à la banlieue parisienne ?

NAÏMA YAHI : « Déjà, de surmonter ces stéréotypes qui ne sont pas très positifs. On parle le plus souvent de la banlieue parisienne, comme ailleurs, comme un lieu de relégation et de difficulté sociale. C'est une réalité, mais elle n'est jamais rééquilibrée par le dynamisme, les richesses et les potentialités de ces territoires.Les taux de pauvreté y sont importants mais la banlieue bénéficie aussi de multiples patrimoines industriels ou maraîchers, comme en Seine-Saint-Denis. Et d'autres, immatériels, comme les cultures orales, les musiques et danses du monde, ou un certain nombre de pratiques artistiques liées aux cultures urbaines. Aujourd'hui, elles tiennent le haut du pavé quand elles étaient, auparavant, minoritaires. Les rappeurs sont désormais les plus grands vendeurs de disque. Ce sont les nouveaux yéyé ! »

Quand le basculement s'est-il opéré ?

« Il y a eu un engouement pour ces cultures urbaines dans les années 1990, avec La Haine de Mathieu Kassovitz, NTM, Assassin… Désormais, depuis une petite dizaine d'années, c'est toute l'avant-garde artistique, intellectuelle et culturelle qui se trouve en banlieue.Prenez Faïza Guène [NDLR : qui a grandi à Pantin] dans la littérature, Sabrina Ouazani [NDLR : à La Courneuve] pour le cinéma, Aya Nakamura qui est d'Aulnay-sous-Bois… La banlieue produit un autre rapport au monde, d'autres pratiques de la langue, d'autres façons de se mouvoir. Toutes les grandes scènes nationales de danse ont désormais intégré le hip-hop. Depuis 30 ou 40 ans, il y a eu une institutionnalisation des patrimoines venus de ces territoires, qui aujourd'hui irriguent la création contemporaine. Et cela aurait donc tout son sens de voir la banlieue capitale européenne de la culture. Car c'est sur ces territoires que les cultures de demain naissent et incubent.On parle souvent de Paris capitale. Oui, elle reste incontournable en termes de patrimoine, mais c'est souvent le patrimoine des élites, cultivées, même s'il y a en elle des cultures urbaines. »

Saint-Denis a déjà annoncé sa candidature. Pourquoi elle ne serait pas la ville la mieux placée pour la porter au nom de toute la banlieue ?

« Elle n'est ni mieux placée, ni moins bien. Sa candidature a une légitimité. Plus il y a de candidatures de banlieue, mieux on se porte. Peut-être d'ailleurs que les deux démarches finiront par fusionner. Saint-Denis représente une marque, elle a une place à part dans les imaginaires, elle est souvent caricaturée pour les problématiques sociales qui la traversent. Elle est aussi très associée au mouvement hip-hop. On ne peut pas lui enlever.Elle incarne la banlieue, comme bien d'autres villes l'incarnent aussi. Les exemples sont légion, bien que quelques villes sortent du lot. Saint-Denis, mais aussi Aubervilliers, avec son Fort, qui a été un berceau du rock contestataire, des cultures urbaines, du hip-hop. Il y a aussi Nanterre [NDLR : dans les Hauts-de-Seine], qui a une autre histoire, avec son campus, avec Mai-68, son histoire ouvrière et les bidonvilles de l'immigration algérienne. »

Jusqu'en 2024, Paris et le 93 au cœur de l'Olympiade culturelle

Paris et sa banlieue seront déjà, un peu, des capitales mondiales de la culture dans les prochaines années. Dans le cadre de l’organisation des JO 2024, la capitale accueillera l’Olympiade culturelle bien avant les épreuves sportives, avec de très nombreux événements prévus en Seine-Saint-Denis et ailleurs en France, Marseille ayant également été largement associé au projet.

Cette olympiade aurait dû débuter en septembre 2020, quelques semaines après les Jeux de Tokyo. Mais ces derniers ayant été reportés d’un an (du 23 juillet au 8 août prochain) à cause de la pandémie de Covid-19, elle ne commencera finalement que l’été prochain pour une durée de trois ans.

Si sa programmation n’est pas encore connue, elle visera notamment à « provoquer des rencontres inattendues entre le sport et l’art. » Le comité d’organisation des Jeux olympiques (Cojo) rappelle que « des lieux emblématiques » du patrimoine parisien et francilien seront déjà « au service des Jeux » pour les compétitions : le château de Versailles (Yvelines), le Grand Palais, l’esplanade des Invalides, le Champ de Mars ou encore la tour Eiffel.

Le but de l’Olympiade culturelle sera donc de « provoquer des rencontres au cœur même de ces lieux », poursuit le Cojo. Et de valoriser également « le patrimoine plus moderne de la Seine-Saint-Denis » et d’autres patrimoines plus méconnus, ou même « immatériels ».