«Ça me fait mal au cœur» : l’éboueur licencié pour une photo de sieste n’est pas au bout de ses galères

Adama Cissé, qui avait perdu son emploi à Paris en 2018 après une dénonciation sur Twitter, pensait pouvoir remonter la pente l’an dernier grâce à un large élan de solidarité. Mais la crise sanitaire est passée par là…

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 Villemomble (Seine-Saint-Denis), ce vendredi. Adama Cissé n’a pas pu travailler depuis le printemps dernier.
Villemomble (Seine-Saint-Denis), ce vendredi. Adama Cissé n’a pas pu travailler depuis le printemps dernier. LP/Olivier Arandel

« La nuit, parfois, je ne dors pas. Je pense au bébé. Il doit manger, avoir des habits, un endroit où dormir. Si son papa ne peut pas lui offrir tout ça, ce n'est pas bon. » Dans le tout petit studio qu'il occupe avec femme et enfant à Villemomble (Seine-Saint-Denis), Adama Cissé semble soudain se voûter un peu. Bien calé sur ses genoux, le petit Bakary, 15 mois et bouille lumineuse, décoche un immense sourire, inconscient des tourments paternels.

Qui se souvient d' Adama Cissé? Aujourd'hui, l'homme de 38 ans est un chômeur parmi d'autres. Et même beaucoup d'autres, en Ile-de-France, où le nombre de demandeurs d'emploi a bondi de plus de 15 % sur l'année 2020 (100000 inscrits de plus en décembre dernier). Mais ce père de famille franco-malien n'est pas inconnu du grand public. Si ce visage sérieux, serti d'un bouc taillé de près, ne vous dit rien, vous avez peut-être gardé en mémoire une autre photo. Celle d'un agent de propreté, en tenue verte et chasuble jaune, allongé sur le rebord d'une vitrine parisienne, assoupi. Le cliché, pris en septembre 2018 par un ou une passante à la volée, et diffusé sur Twitter, valut la porte à Adama Cissé.

Paris, septembre 2018. Photographié alors qu’il faisait une sieste, Adama Cissé a été licencié./Twitter
Paris, septembre 2018. Photographié alors qu’il faisait une sieste, Adama Cissé a été licencié./Twitter  

En janvier 2020, le Parisien révélait l'histoire de l'éboueur, qui attaquait aux prud'hommes son ancien employeur, Derichebourg Polysotis. L'homme timide et réservé fut, il l'avoue volontiers, dépassé par la déferlante médiatique : « On m'appelait du Mali pour me dire qu'on m'avait vu à la télé! » L'opinion publique s'indigna de son sort, les réactions furent parfois excessives. Mais on lui tendit aussi la main : le 30 janvier 2020, soutenu par un conseiller municipal de Bondy, Nabil Larbi, et par la maire (PS) de la ville elle-même, il avait signé un CDD avec un employeur resté anonyme, qui avait semble-t-il promis de l'embaucher en CDI rapidement.

Son CDD s'achève au début du premier confinement

« On nous avait promis un travail, un meilleur logement… Tout le monde avait entendu ça. Aujourd'hui, on me dit : Alors Madame, vous avez déménagé ? Et je réponds : Mais non ! », soupire son épouse, Mariam, qui nourrit Bakary à grandes cuillerées de bouillie.

Car la crise sanitaire a balayé les promesses et les espoirs. Rescapé de Twitter, Adama Cissé a replongé avec la crise du Covid. « Il conjugue toutes les infortunes », constate son avocat, Joachim Scavello.

Villemomble (93), ce vendredi. Sûr de son bon droit, Adama Cissé demande 30000 euros de dommages et intérêts à son ex-employeur./LP/Olivier Arandel
Villemomble (93), ce vendredi. Sûr de son bon droit, Adama Cissé demande 30000 euros de dommages et intérêts à son ex-employeur./LP/Olivier Arandel  

Le CDD s'est achevé aux premiers jours du confinement. « J'ai reçu mon solde de tout compte. On m'a dit qu'il fallait attendre la fin du coronavirus », nous avait confié Adama Cissé en juin. Le parc dont il vidait les poubelles a rouvert ses portes. Mais l'employeur n'a pas donné suite – le groupe Samsic n'a pas répondu à nos sollicitations à ce sujet. Le soutien de la mairie socialiste de Bondy laissait encore quelque espoir… Las, en juin dernier, la ville a basculé à droite. Même si les liens restent étroits avec Nabil Larbi, l'horizon s'obscurcit.

« Bref… C'est mort, quoi », résume Adama Cissé, un pli soucieux au front. Depuis la fin de son contrat, il touche encore le chômage, à savoir 1100 euros, dont une partie est aussi envoyée au Mali, pour deux grands garçons nés d'une précédente union. « Mais Pôle emploi ne me propose rien. » Le jeune couple tient bon dans une pièce, au rez-de-chaussée d'une barre d'immeuble qui risque d'être démolie dans le cadre de la rénovation du quartier. Le bail est au nom d'un ami, mais c'est Adama qui paie le loyer de 420 euros tous les mois. « Du coup, je ne suis pas sûr d'être relogé », glisse-t-il. Au fond, on trouve un grand lit impeccable, que Bakary tente d'escalader ; les vêtements d'enfant sont pliés sur la commode, et au mur, une guirlande de ballons dorés dessine le mot « Love ». « Il faudrait plus de place. Pour jouer, l'enfant va dans la salle de bains », glisse son papa.

Un élu de Bondy continue à l'aider dans ses démarches

Résigné, Adama Cissé ? Pas tout à fait. L'accablement qu'on lisait l'an dernier dans son regard semble avoir laissé place à une détermination nouvelle. « Adama rebondira, j'en suis persuadé. Il a toujours fait preuve d'une volonté sans faille, il est solide », glisse Nabil Larbi, l'ex-élu bondynois qui continue à l'accompagner dans ses démarches. Cela suffira-t-il dans le contexte social actuel ?

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Lorsqu'on lui demande de raconter son arrivée en France, Adama Cissé se décrit, jeune homme de 17 ans, parti du Mali parce que « c'était la misère, tu ne gagnais rien ». Il raconte la débrouille, un premier travail stable dans le tri des déchets, et cette embauche, en 2011, comme agent de propreté. « Il était sérieux, ponctuel. Ça peut arriver à tout le monde de faire une connerie… Mais là, la société a voulu faire un exemple », estime l'un de ses anciens collègues.

Pour justifier le licenciement, la société Derichebourg avait notamment argué du fait que l'employé avait dépassé son temps de pause – ce qu'il conteste – et enfreint le règlement intérieur et les « engagements de son contrat de travail ». Les prud'hommes doivent se prononcer en 2021. « C'est long, s'agace M e Scavello. Ce serait injuste qu'il ne reste de cette affaire que l'image d'un homme allongé sur le trottoir, comme un fainéant… » Adama Cissé réclame 30000 euros de dommages et intérêts. « Ce qui me fait mal au cœur, c'est d'être aujourd'hui sans travail, sans métier. » Ses journées se résument à quelques balades à pied avec Bakary, et de trop rares démarches pour retrouver un emploi.

Un appel du pied envoyé à la maire de Paris

Vivre de son labeur, voilà ce qui compte. Son avocat se souvient des multiples cagnottes lancées sur le Web l'an dernier en son nom : « On ne savait pas toujours qui était derrière, d'où venait l'argent… » Prudent, Adama Cissé n'a accepté qu'un don, un millier d'euros environ, résultat d'une collecte faite par une inconnue. Il a aussi dû faire face à la déferlante médiatique : « Lui, si discret, a d'abord été touché de l'attention qu'on lui portait, puis il en a eu marre », décrit encore Me Scavello.

Mais Adama Cissé n'oublie pas les déclarations des uns et des autres. Il veut ainsi envoyer une lettre à Anne Hidalgo, la maire PS de Paris. Son ancien adjoint à la propreté, Paul Simondon, questionné sur BFM TV début 2020, avait répondu qu'Adama Cissé pouvait passer le concours pour devenir agent de la ville. « Mais non, je ne peux pas, souligne l'intéressé avec simplicité. Je peux lire, mais pas écrire. Anne Hidalgo peut quand même me donner le balai : j'ai fait ce travail pendant huit ans ! Elle peut me recruter ! »

Si, en 2018, elle n'employait pas directement l'agent de propreté, la collectivité avait signalé la photo litigieuse diffusée sur Twitter à son prestataire, en s'enquérant des suites données. « Dans la lettre, je veux juste dire que j'ai vraiment envie de travailler », glisse encore Adama Cissé. Du côté de la mairie de Paris, on assure qu'on lira la missive avec attention.