«C’est règlement de comptes à OK Corral» : avant une élection cruciale, le Medef 93-94 se déchire

La désignation d’un nouveau président à la tête du puissant syndicat patronal, qui aura lieu le 17 novembre et dont la campagne officielle débute ce jeudi, aiguise les rivalités et vire à la guerre de tranchées.

 Illustration. Le Medef 93-94 se déchire sur fond de guerre de succession pour la présidence.
Illustration. Le Medef 93-94 se déchire sur fond de guerre de succession pour la présidence. LP/Jean Nicholas Guillo

C'est l'histoire d'une aimable partie de campagne entre gentlemen qui a dégénéré en une guerre de tranchées sans merci. Un affrontement impitoyable où tout est permis, insultes, mensonges, coups de bluffs et autres tentatives d'intimidations s'entremêlant dans ce qui ressemble, vu de l'extérieur, à un embrouillamini. Et qui peut avoir de terribles conséquences – scission, désaffiliation – pour le Medef de Seine-Saint-Denis et du Val-de-Marne et ses 892 patrons adhérents, dont les entreprises emploient 38 % des salariés des deux départements.

Pourtant, le coup était minutieusement préparé. Mais brutalement, tout s'est écroulé. Et, alors que les élections pour la présidence de l'association se tiendront le 17 novembre – la campagne débutant ce jeudi 1er octobre – l'organisation se trouve au bord de l'implosion, déchirée entre deux camps irréconciliables.

A tel point que, lors d'un nébuleux conseil d'administration (CA) du 8 septembre – manifestement invalide selon les statuts de l'association – les administrateurs présents, après un vote, ont sommé le président, qui ne peut statutairement se représenter, de quitter son poste.

« Dérive mégalo »

Une mise en demeure ignorée par Hervé Allart de Hees, le boss, qui crie à la tentative de putsch. Ce à quoi l'un de ses adversaires déclarés, le patron d'une société de Noisy-le-Grand spécialisée dans la restauration, réplique en critiquant, sous couvert d'anonymat, la « dérive mégalo » d'un président « qui paraît rencontrer quelques difficultés à passer la main ».

Hervé Allart de Hees (au centre), le président du Medef de l’est parisien, en 2017. LP/Aurore Esclauze
Hervé Allart de Hees (au centre), le président du Medef de l’est parisien, en 2017. LP/Aurore Esclauze  

Quelle est l'origine de la brouille ? Jusqu'en mai, tout était sous contrôle. Non content de surfer sur un bilan très positif – tous, amis comme adversaires, saluent son travail qui a transformé un groupement moribond en un mouvement solide et influent –, Hervé Allart de Hees avait aussi choisi son successeur, Flavien Kulawik, PDG de KLB Group, un cabinet de conseil en entreprises basé à Neuilly-Plaisance.

« Je l'ai nommé en juin 2018 président délégué, rembobine celui qui est à la tête d'une entreprise de Saint-Maur-des-Fossés experte en travaux d'accessibilité pour personnes handicapées. C'était une manière de préparer la transmission de pouvoir. »

«L'exilé fiscal» vient enrayer la belle machine

Comme de coutume, le Medef 93-94 se prépare alors à une élection paisible avec un candidat unique. Mais un grain de sable vient enrayer la belle machine. En avril, on découvre que Flavien Kulawik, marié à une Anglaise, est résident fiscal à l'étranger. « Ça m'a paru incompatible avec la fonction de président car cela pouvait donner du grain à moudre à nos adversaires », explique Hervé Allart de Hees, qui s'enquiert auprès du Medef national du bien-fondé de la candidature d'un « exilé fiscal ». Le 26 mai, la maison mère, via son comité statutaire et d'éthique, affirme qu'une telle candidature est « absolument inenvisageable ». Même si elle ne peut toutefois l'empêcher, l'association étant indépendante.

Hervé Allart de Hees lâche alors son poulain, qui fulmine d'autant plus que le président du Medef 93-94 avait décidé, quelques semaines plus tôt – « en plein confinement et alors qu'on ne savait pas ce qui allait se passer, se justifie-t-il –, de reporter les élections qui devaient se tenir le 23 juin.

«Il y a un vrai climat de haine, et même de peur»

A partir de là, c'est un déferlement d'insultes auquel assistent, médusés, plusieurs observateurs. « Ça s'est transformé en règlement de comptes à OK Corral, soutient un pro Allart de Hees. Il y a un vrai climat de haine, et même de peur. »

En juin, la décision du président de congédier la déléguée générale n'arrange rien. « Elle a été licenciée probablement du fait de sa capacité à faire abstraction des directives discriminantes et abusives du président, tacle le patron de la société de restauration et proche de Flavien Kulawik. Et il a sans doute senti qu'il était dépassé. » Quant à Hervé Allart de Hess, il ne souhaite pas s'exprimer sur cet événement, une procédure judiciaire étant en cours, l'ancienne salariée ayant porté plainte pour licenciement abusif.

Mais, selon plusieurs sources concordantes, la déléguée générale aurait été mise à la porte pour avoir fourni le listing des adhérents aux adversaires de Hervé Allart de Hess.

«L'héritier de la baronnie» vilipendé par les adversaires du président

Les ponts sont définitivement coupés, entre d'un côté un président qui dépeint ses opposants comme une faction très minoritaire de « putschistes trépignant d'accéder au pouvoir » et, de l'autre, ses ennemis qui décrivent, eux, leur patron comme un « satrape » profitant de son pouvoir absolu pour adouber « l'héritier de la baronnie », comprenez Bastien Brunis, l'un des deux concurrents qui participera aux élections du Medef 93-94.

Des accusations que rejette Bastien Brunis. « Je n'ai rien d'une marionnette. Je devais être le vice-président de Flavien Kulawik, j'en étais très content. Mais, quand il a décidé de maintenir sa candidature contre l'avis du Medef national, moi, qui suis membre du Comex 40 (une instance de la maison-mère, NDLR), je ne pouvais rien faire d'autre que de me désolidariser. Et j'ai décidé de me présenter car personne ne tenait vraiment à y aller. Et c'est quand je me suis déclaré que Monsieur Allart de Hees a décidé de m'apporter son soutien. Je ne lui ai rien demandé. »

«Femme de paille» et poker menteur

Lors de l'élection du 17 novembre, le jeune patron de Solicom, une boîte de communication de La Courneuve, affrontera non pas Flavien Kulawik, qui s'est mis en retrait et postule désormais à la vice-présidence, mais Anne-Christine Péchinot.

La directrice générale de Rent A Car, dont le siège est à Joinville-le-Pont (94), est la tête de liste des Entrepreneurs engagés, un mouvement nouvellement créé et composé de 27 membres, dont une dizaine d'administrateurs (sur 17 en tout), fondé pour soutenir la liste Péchinot-Kulawik. Un stratagème aux yeux de Bastien Brunis qui voit dans la patronne un « faux nez » de Fabien Kulawik, et même une « femme de paille ».

Poussé vers la sortie, l'actuel président fustige un «gag»

Tenaces, les Entrepreneurs engagés cherchent toujours à avoir la tête d'Hervé Allart de Hees. Dans un intrigant poker menteur, ils prétendent même avoir le soutien du Medef national, que « le président est sous pression pour quitter son poste » et que « sa démission est imminente ». De son côté, le boss rit sous cape de ces « élucubrations » proférées par des « illuminés », évoquant même « un gag ». Et d'assurer qu'il n'a « nulle intention de démissionner ».

Arc-bouté sur sa politique de non-intervention dans les affaires internes de ses structures affiliées, le Medef national a refusé de s'exprimer. Une position qui a ses limites quand la tempête gronde dans l'une de ses succursales. Et pas n'importe laquelle puisque le Medef 93-94, qui regroupe des territoires économiques très dynamiques, a une puissance financière non négligeable. « L'association a un gros budget de fonctionnement, elle est aussi propriétaire de son siège à Vincennes. Bref, elle est assise sur un tas d'or », résume Francis Dubrac, ancien vice-président du Medef de l'est parisien et ex-patron du Medef 93. CQFD.

Une affaire qui abîme l'image du syndicat

Mais une question demeure : pourquoi, au-delà des querelles d'ego et des inimitiés personnelles, s'acharner sur un président en fin de course ? Les Entrepreneurs engagés disent être inquiets du bon déroulement de l'élection. Par ses fonctions, le président, il est vrai, peut influer sur le vote des adhérents comme lors de ce courrier daté du 8 septembre (le jour du conseil d'administration baroque) envoyé aux adhérents dans lequel il écrit que l'élection de Flavien Kulawik, encore candidat à l'époque, « entraînerait nécessairement un trouble profond et une perte de crédibilité dans nos relations avec l'ensemble de nos interlocuteurs habituels ».

Mais le nouveau délégué général, Sébastien Vannerot, qui jouit de la confiance des deux camps, jure, lui, que « tout se passera conformément aux statuts et sous le contrôle d'un huissier ». Pour Hervé Allart de Hees, « c'est la peur de perdre les élections qui les fait agir bêtement ».

Une supposition, mais, au final, une chose est sûre, le 17 novembre, il n'y aura qu'un vainqueur. Et deux perdants, le concurrent vaincu et le Medef, dont l'image aura été écornée.