Aulnay : jusqu’à 20 heures par jour, les travaux du supermétro font «péter un plomb» aux riverains

Pour compenser les nuisances provoquées par les travaux de l’ouvrage Delacroix, la Société du Grand Paris a indemnisé 120 foyers… qui ont dû renoncer à leur droit de recours. Mais ces nuisances perdurent, et certains habitants s’estiment floués. Reportage.

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 Le chantier de l’ouvrage Delacroix du Grand Paris Express est source d’importantes nuisances pour les riverains. «C’est très bien que la ville change, estime Mike. Mais ce n’est pas parce qu’ils ont pris du retard qu’ils doivent se déchaîner !»
Le chantier de l’ouvrage Delacroix du Grand Paris Express est source d’importantes nuisances pour les riverains. «C’est très bien que la ville change, estime Mike. Mais ce n’est pas parce qu’ils ont pris du retard qu’ils doivent se déchaîner !» LP/A.A.

Haute de trois mètres, la palissade ne masque qu'une infime partie du chantier de l'ouvrage Delacroix. Derrière cette paroi de fortune, les hauts réservoirs jaunes côtoient des grues bleues dont l'extrémité perce le ciel gris. Voilà le décor qui s'offre depuis des mois aux habitants de l'allée des Roseaux et des voies alentour qui donnent sur la Nationale 2, à Aulnay-sous-Bois.

En ce samedi matin pluvieux, Sadjo entrouvre la fenêtre du salon de son appartement en rez-de-chaussée. L'encombrement du vis-à-vis se double alors de nuisances sonores.

«Et parfois même de tremblements, assure le quinquagénaire. Un jour, j'ai mis la main sur le mur de la chambre. Ça tremblait. C'était la même chose chez les voisins. On a peur, on se dit que le bâtiment risque de tomber.»

Des travaux de 6 heures à 22 heures… voire plus

Dans les propos parfois décousus de Sadjo se devine l'exaspération d'un habitant confronté au bruit des engins de chantier, qui voisinent son logement de quelques mètres seulement.

«Ça ne peut pas continuer comme ça, ce n'est pas normal, lâche-t-il. Ils nous prennent pour des imbéciles parce qu'on vit en banlieue. Ils ne feraient pas ça à Paris. Ils ne resteraient pas travailler jusqu'à 1 heure, 2 heures du matin.»

«Ils», c'est la Société du Grand Paris (SGP). Situé à 800 mètres de la future gare d'Aulnay-sous-Bois de la ligne 16, l'ouvrage Delacroix servira à la ventilation et au désenfumage du tunnel du supermétro, le Grand Paris Express (GPE).

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«Le chantier est actuellement en phase de réalisation de parois moulées, c'est-à-dire la construction des murs de la boîte souterraine de l'ouvrage, précise le maître d'ouvrage. La technique des parois moulées requiert de pouvoir réaliser un cycle de bétonnage sans interruption sur une durée d'environ 16 heures. En conséquence, les horaires de travaux pendant cette phase s'étendent de 6 heures à 22 heures.»

Un chantier à proximité immédiate des immeubles

Interrogée sur le sujet, la SGP reconnaît quelques débordements : «Certaines tâches devant être terminées avant la pause du week-end, les travaux peuvent se poursuivre le samedi mais cela reste exceptionnel.» Les locataires que nous avons rencontrés affirment que toutes les nuits ou presque les travaux se prolongent après 22 heures.

Echaudé par les nuisances du chantier de l’ouvrage Delacroix, Sadjo a lancé une pétition pour réclamer de nouvelles compensations à la SGP. LP/A.A.
Echaudé par les nuisances du chantier de l’ouvrage Delacroix, Sadjo a lancé une pétition pour réclamer de nouvelles compensations à la SGP. LP/A.A.  

Sollicitée par écrit par l'élu (DVG) d'Aulnay Oussouf Siby, pour qui «les troubles constatés semblent être en contradiction avec le Code de la santé publique», la Société du Grand Paris met en avant «des palissades acoustiques pour réduire les nuisances à l'extérieur du chantier». «Nous surveillons le bruit pour nous assurer que les seuils réglementaires ne sont pas dépassés», ajoute le maître d'ouvrage.

Parce que le chantier se déroule à proximité immédiate de certains immeubles du bailleur 1001 Vies Habitat, «sans obstacles naturels aux nuisances des résidents», il a été proposé à ces derniers une indemnisation financière visant à compenser «un préjudice anormal et spécial de troubles de conditions d'existence».

«Nous avons signé des conventions avec le bailleur des logements situés en façade du chantier, confirme le maître d'ouvrage. Ces baisses de loyers, correspondant à la durée de six mois de travaux nécessaires à la réalisation des parois moulées, sont de l'ordre de 20% à 35% selon la position de chaque logement par rapport au chantier et les nuisances constatées.»

«Ce n'est pas parce qu'ils ont pris du retard qu'ils doivent se déchaîner !»

Au total, 120 foyers ont signé le «formulaire de demande expresse d'indemnisation». «La phase de réalisation des parois moulées, particulièrement génératrice de nuisances sonores donc, devrait s'achever à la fin du trimestre, prévoit la SGP. La phase de terrassement qui suivra générera moins de nuisances sonores.»

D'après ce formulaire dont nous avons pu consulter un exemplaire, la prise en charge d'une partie des loyers concerne les périodes du 1er mai au 30 juin 2020, puis du 1er août au 30 novembre 2020. L'indemnisation a donc cessé il y a plus de deux mois. Les travaux les plus générateurs de nuisances, eux, se poursuivent. Nombre de résidents s'estiment floués.

«ls nous prennent pour des imbéciles parce qu’on vit en banlieue. Ils ne feraient pas ça à Paris. Ils ne resteraient pas travailler jusqu’à 1 heure, 2 heures du matin.» LP/A.A.
«ls nous prennent pour des imbéciles parce qu’on vit en banlieue. Ils ne feraient pas ça à Paris. Ils ne resteraient pas travailler jusqu’à 1 heure, 2 heures du matin.» LP/A.A.  

«On a fait confiance», lâche, dépité, «Mike», un coiffeur qui vit avec sa mère Fatima au premier étage du 20, allée des Roseaux. Des pots de fleurs s'accrochent au balcon de leur appartement, comme pour tente de boucher l'immanquable vue sur les engins de chantier.

«Comme la lumière du projecteur tape dans notre direction, on est obligé de fermer les volets, poursuit Mike. On ne savait pas qu'il y aurait autant de nuisances. On n'a rien contre les travaux. C'est très bien que la ville change. Mais ce n'est pas parce qu'ils ont pris du retard qu'ils doivent se déchaîner !»

Le quinquagénaire assure ne plus trouver le sommeil. «Les ouvriers s'arrêtent à 1 heure ou 2 heures du matin et ils reviennent dès 6 heures, se plaint-il. Je pète un plomb ! Je suis obligé de prendre des cachets pour dormir. Il faut respecter les gens.»

«C'est trop tard, on a signé»

Mike, Sadjo et d'autres habitants réclament de nouvelles compensations. «Le loyer devrait être gratuit le temps des travaux, estime le premier. On n'est pas des gratteurs, mais là…» Le second interroge : «Pourquoi le bailleur ne nous a pas proposé de nous reloger ?» Un troisième suggère même une grève des loyers.

Contacté, 1001 Vies Habitat assure qu'il «n'a pas été saisi directement de réclamations relatives aux nuisances des travaux du GPE de la part des locataires des résidences 13-15 et 18-20 de l'allée des Roseaux, à Aulnay».

«Nous allons cependant nous rapprocher de la SGP pour approfondir cette question et voir si des aménagements de ces travaux d'intérêt public sont possibles», ajoute le bailleur. De son côté, la SGP annonce avoir «choisi d'indemniser plusieurs foyers dont les logements sont situés en façade du chantier».

Suffisant pour calmer la colère des résidents ? Sans doute pas. Mais certains sont déjà résignés. «C'est trop tard, on a signé», souffle un voisin de Sadjo. Au bas du formulaire d'indemnisation, le texte précise la mention manuscrite à ajouter : «Bon pour renonciation à tout recours».