Aubervilliers : le quartier bobo veut résister aux promoteurs voraces

Alertés par la vente de plusieurs pavillons, des habitants du quartier du Montfort ont décidé de se mobiliser pour dire non au bétonnage de leur quartier. La ville assure qu’elle s’oppose également à des promoteurs de plus en plus insistants.

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 Aubervilliers, le 22 janvier 2020. A l’entrée du quartier pavillonnaire, un permis de construire déposé par un promoteur a réveillé l’inquiétude des habitants.
Aubervilliers, le 22 janvier 2020. A l’entrée du quartier pavillonnaire, un permis de construire déposé par un promoteur a réveillé l’inquiétude des habitants. LP/A.L.

C'est l'un ces rares quartiers limitrophes de Paris où l'on peut encore acheter une maison et un jardinet sans (trop) se ruiner. Où l'atmosphère se rapproche de celle d'un village, un peu en retrait de la grande ville, avec un chaleureux marché à deux pas. Il séduit depuis bien longtemps les jeunes acquéreurs, souvent des cadres supérieurs rêvant d'un petit bout de verdure. « C'est un peu le quartier bobo d'Aubervilliers », résume l'un de ses habitants, propriétaire d'un pavillon.

Mais le quartier du Montfort est-il sur le point de perdre sa quiétude? Ces derniers mois, la vente de plusieurs pavillons a réveillé les craintes d'habitants du quartier. Et début janvier, un permis de construire déposé pour un bâtiment de 18 logements sur quatre étages, avec petites maisons sur le toit et sept places de parking en sous-sol, rue du Buisson, a fait hurler Julien, propriétaire d'un pavillon limitrophe. « Je n'en dors plus la nuit », soupire-t-il.

Dans le quartier, il n'en fallait pas plus pour que la résistance s'organise. Une pétition nommée « Le Montfort n'est pas à bétonner » a déjà recueilli une cinquantaine de signatures. « Notre quartier est emblématique. Chaque maison a une histoire particulière. Elles ont été construites sur des anciens vergers dont il existe de nombreuses traces à travers nos jardins que nous entretenons et embellissons, écrit ce collectif d'habitants. Si les commerces revivaient à nouveau […] ce quartier pourrait tout à fait retrouver un élan. »

Des pavillons voisins qui vont «perdre beaucoup de valeur»

Avec son compagnon, Julien s'apprête à déposer un recours gracieux contre le plan local d'urbanisme (PLU). « On est tombé des nues car personne n'était au courant dans le quartier, explique-t-il. On vient d'acheter, on a investi pour 110 000 euros de travaux, explique-t-il. Aujourd'hui, on a une grande cour sans aucun vis-à-vis, mais demain, 18 appartements qui auront vue sur ma cour, ma cuisine… »

Et sa maison ne se situe pas, elle, sur la zone où le PLU permet de construire en hauteur. « Donc je ne peux pas la vendre ni la faire racheter par un promoteur… poursuit-il. Je suis perdant des deux côtés car elle va perdre beaucoup de valeur. »

Un quartier défiguré ?

Stéphanie et Lucas, qui se sont installés dans le quartier en 2015, craignent aussi de voir ce quartier si chaleureux, défiguré à terme par ces nouvelles constructions. Ils parlent de ces nouveaux arrivants « qui investissent dans les maisons, les rénovent, les embellissent, prennent soin des jardins et s'investissent aussi dans la vie locale, dans les associations ».

Les habitants veulent préserver le Monfort, qui est «le seul vrai poumon vert de la ville.» DR
Les habitants veulent préserver le Monfort, qui est «le seul vrai poumon vert de la ville.» DR  

Le quartier n'est pourtant pas à 100% pavillonnaire, avec quelques petits immeubles des années 1930, disséminés mais qui ne grimpent jamais très haut. « Jusqu'ici, il y avait quelques SCI (NDLR : des sociétés civiles immobilières), mais aujourd'hui, on voit arriver des gros promoteurs, qui veulent raser des maisons et leurs jardins. Cela n'a plus rien à voir… » soupire Lucas, qui veut préserver « le seul vrai poumon vert de la ville. » Le tout non loin de la ligne 7 du métro, à Fort-d'Aubervilliers, qui accueillera aussi une gare du Grand Paris Express, d'ici à 2025.

La nouvelle maire avait promis de le protéger

Tous en appellent à la maire (UDI) Karine Franclet d'agir pour empêcher les premiers chantiers et refuser les permis de construire. « On a voté pour la nouvelle maire car elle disait dans son programme qu'elle voulait défendre les quartiers pavillonnaires, qui sont rares en Ile-de-France », rappelle Julien.

Dans leur pétition, les habitants ont d'ailleurs repris des éléments de son programme, et notamment le point 36, où elle s'engageait : « Pas de nouvelles constructions de logements individuels de plus de 9 mètres de hauteur. Obligation pour les propriétaires de conserver 40% d'espaces verts, en pleine terre végétalisés et plantés. »

La ville reçoit des promoteurs chaque semaine

Contactée, la municipalité souhaite rassurer les habitants. Elle indique toutefois qu'elle ne pourra s'opposer au projet de la rue du Buisson. « C'est un projet qui a été travaillé avec l'ancienne municipalité, et qui est dans les clous du PLU », explique la ville, qui assure toutefois que la nouvelle maire (UDI) « s'y serait opposée » si elle avait été confrontée au projet. Là où le promoteur a acheté, il est possible de construire jusqu'à 23 m. Contrairement à la grande majorité de la zone, classée en zone pavillonnaire et donc protégée.

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Mais sur la partie constructible, la ville dit s'opposer régulièrement à des projets. « On est aux portes de la capitale et chez les promoteurs, c'est toute la place de Paris qui bat le pavé d'Aubervilliers. Mais avec le directeur général des services, notre vision est claire : on reçoit une fois par semaine tous les porteurs de projet et on leur dit : Non, ce projet-là, il ne nous va pas. On ne veut pas de ce type de bâti, on veut de la qualité, etc. Tout récemment, on a dit non à Icade qui souhaitait construire au-dessus du marché du Montfort. »

«Nous ne sommes pas des bétonneurs»

La direction de Kallas Promotion, dont le projet de la rue du Buisson a déjà été commercialisé, assure, elle, avoir tout fait pour ne pas défigurer le quartier. « Nous avons longuement travaillé avec l'ancienne municipalité, confirme la directrice associée Fabienne Bunod. Et nous ne sommes pas un gros bétonneur mais un promoteur qui travaille sur de la qualité, avec des normes très poussées, poursuit-elle. Notre métier, c'est de s'intégrer à l'environnement. A Aubervilliers, on a travaillé sur un bâtiment élégant, avec des jardins suspendus qui permettent de reconstituer les jardinets existants. »

Le projet immobilier de la rue du Buisson. Kallas Promotion
Le projet immobilier de la rue du Buisson. Kallas Promotion  

Le promoteur dit aussi être en deçà de ce que permettrait le PLU. « On est à 17 mètres et notre façade en fait 14, avec des petites maisons sur le toit qui ne sont pas visibles depuis la rue et qui sont un clin d'œil au quartier pavillonnaire tout autour. » Sur son emprise, la directrice parle d'ailleurs d'une « zone de transition », entre le boulevard Edouard-Vaillant et le quartier pavillonnaire qui « restera préservé. »

Un argument qui ne convaincra pas cet autre habitant du quartier : « Si on autorise ces premiers chantiers, après c'est terminé, tout finira par tomber », prédit-il.