Affaire Théo : le parquet requiert les assises pour 3 policiers

Le ministère public n’a cependant pas requis la qualification de viol, demandant un renvoi pour « violences volontaires avec arme » contre le policier le plus gravement mis en cause dans les blessures de Théo Luhaka, lors d’une interpellation en 2017.

 Théodore Luhaka a été blessé gravement par un policier le 2 février 2017, lors d’une interpellation.
Théodore Luhaka a été blessé gravement par un policier le 2 février 2017, lors d’une interpellation. LP/Thomas Poupeau

Le principal policier mis en cause dans l'affaire Théo pourrait échapper à l'accusation de viol mais pas à la cour d'assises. Ce mercredi, le parquet de Bobigny a requis la requalification des faits de « viol aggravé » en « violences volontaires avec arme par personne dépositaire de l'autorité publique ayant entraîné une mutilation ou une incapacité permanente partielle », à l'encontre du fonctionnaire mis en examen pour avoir blessé Théodore Luhaka — dit Théo — le 2 février 2017 à Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis). Des faits passibles de la juridiction criminelle.

Le jeune homme, âgé de 22 ans à l'époque, avait été grièvement blessé à l'anus par le coup de matraque d'un policier, dans le cadre d'une interpellation qui a dégénéré. Selon plusieurs expertises médicales, il souffre d'un handicap permanent et est désormais sujet à l'incontinence.

« Que la gravité des faits soit reconnue ! »

Le Ministère public a également requis le renvoi de deux autres policiers devant la cour d'assises, pour des faits de violences volontaires commises « postérieurement à son interpellation » ainsi qu'un non-lieu pour un quatrième fonctionnaire présent ce jour-là. Ce sera désormais à la juge d'instruction de prendre la décision de renvoi, elle est libre de suivre ou non les réquisitions du parquet.

Antoine Vey, l'avocat de Théo, a réagi ce mercredi à cette décision du parquet : « Selon moi, la qualification de viol reste opérante, mais ce n'est pas le plus important. Ce qui me satisfait, c'est que le parquet estime qu'il y a des charges suffisantes contre les policiers pour dire que Théo a été victime de graves violences policières, qui doivent être jugées devant une cour d'assises ».

Mais pourquoi le qualificatif de viol n'a-t-il pas été requis par le ministère public ? Selon les motivations du parquet, le « caractère sexuel » du geste policier n'aurait pu être étayé. « Pourtant, mon client l'a dit, et ce sera répété au procès, que ses agresseurs ont été sans équivoque dans leurs propos au moment des faits. Il lui a ainsi été dit : « Tiens, tu l'as bien sentie la matraque », rappelle encore Antoine Vey. Qui insiste : « Mais je ne m'arc-boute pas sur le viol… Ce qui importe, c'est que la gravité des faits soit reconnue ! » Me Antoine Vey juge que le parquet de Bobigny envoie un « message clair ». « Contrairement à ce que prétendent des syndicats de police, il existe bien des violences policières. C'est ce que matérialisent ces réquisitions. »

« Je suis hors-service », déplore Théo

Contacté, Me Frédéric Gabet, l'avocat du policier principalement mis en cause, n'a pas donné suite à nos sollicitations. Mais il envisageait déjà cette demande de requalification des faits reprochés à son client. En juillet dernier, il estimait que le qualificatif de viol tomberait : « Les vidéos, le témoignage de mon client, prouvent qu'il n'y a pas de viol », disait-il alors. Il rappelait également que si le gardien de la paix ne nie pas les coups, il nie « l'intention » d'avoir causé de telles blessures.

De son côté, Théo est « en attente de justice », selon sa sœur, Eléonore Luhaka. « Pour une fois, une étape de cette affaire va dans son sens », ajoute son avocat. « Il y a eu une extrême violence, on attend donc une extrême justice », précise-elle, réaffirmant la confiance de Théo en son avocat Antoine Vey, ex-associé de l'actuel garde des Sceaux Eric Dupond-Moretti.

Depuis trois ans et demi, la reconstruction de Théodore Luhaka est compliquée. A 25 ans, il devra vivre avec une poche de stomie (NDLR : reliée à son système digestif) ou des couches, à cause d'une incontinence. « Ça fait deux ans que je suis hors-service! », déclarait Théo au Parisien l'an dernier. Il se disait aussi « rongé » psychologiquement. Par ailleurs, ses relations avec les policiers locaux d'Aulnay-sous-Bois sont devenues « bizarres ». « Je suis une bête de foire. Quand ils me voient, ils font demi-tour, montrent leur matraque. Je suis habitué. »

VIDÉO. Affaire Théo : « Je risque d'être handicapé à vie »

Pour Grégory Goupil, secrétaire national adjoint du syndicat de police Alliance, le procès sera « l'occasion de débattre précisément des faits ». Et pour lui ceux-ci ne font aucun doute : « Les collègues ne se sont pas levés un matin en disant : Tiens, on va handicaper un gamin ! Non, c'est un accident malheureux pour le jeune homme, et pour les collègues qui souffrent psychologiquement depuis plus de trois ans », explique Grégory Goupil.

Quel est désormais le calendrier ? Les avocats des deux parties ont un mois pour faire des observations. Puis la juge d'instruction prendra sa décision quant au sort judiciaire des quatre policiers mis en examen dans le dossier. Au vu de l'audiencement au tribunal de Bobigny, saturé, un procès ne devrait pas intervenir avant fin 2021, voire 2022.