À Aulnay, Intermarché abandonne les 20 000 habitants de la Rose-des-Vents

Le supermarché de proximité installé au cœur de l’immense cité a fermé brutalement. Les habitants crient à l’abandon. La ville va mettre en place des navettes vers un autre magasin.

 Aulnay, jeudi 1er octobre. Le supermarché Intermarché, dans la grande cité de la Rose-des-Vents, a brutalement fermé.
Aulnay, jeudi 1er octobre. Le supermarché Intermarché, dans la grande cité de la Rose-des-Vents, a brutalement fermé. LP/Thomas Poupeau

Perdue dans ses pensées, une main sur son caddie, l'autre sur sa béquille, Feyza s'arrête devant la porte vitrée automatique du magasin Intermarché de la Rose-des-Vents, à Aulnay-sous-Bois. Elle patiente. Lève un œil. La porte ne s'ouvre pas.

Ce jeudi matin, le rideau est en partie baissé. À l'intérieur, on aperçoit des rayons vides, des cartons entassés, et un début de fatras. « C'est fermé ? » lance Feyza aux badauds assis devant le supermarché. « Oui, depuis quelques jours », répond un homme tirant sur sa cigarette.

À la Rose-des-Vents, l e supermarché ouvert il y a dix ans a brutalement fermé ses portes en fin de semaine dernière. En cause : un litige entre les gérants franchisés et la maison mère propriétaire des locaux, le groupe Immo-Mousquetaires, la foncière qui gère l'immobilier pour l'enseigne Intermarché.

Un repreneur attendu, mais quand ?

Un repreneur est bien prévu, mais « on ne sait pas quand il pourra s'installer, à cause de détails administratifs à régler entre les anciens gérants et le propriétaire », explique Séverine Maroun. La première adjointe au maire LR déplore « une fermeture brutale qui prive de très nombreuses familles d'un magasin de proximité ».

Car, entre 15 000 et 20 000 personnes vivent à la Rose-des-Vents, le nom officiel de cette cité auparavant appelée « les 3 000 », en référence au nombre de logements. La plus grande de la ville, l'une des plus grandes de Seine-Saint-Denis. Pour les habitants, le départ soudain de leur supermarché, qui avait pallié la fermeture du centre commercial du Galion, signe le début d'une grosse galère.

« On voyait bien que les rayons s'amenuisaient, n'étaient pas réapprovisionnés. Il y a même eu des grosses opérations de promotion récemment, sur les produits frais… mais on ne se doutait pas que cela allait fermer aussi vite », s'étonne Tarik, un trentenaire du quartier, habitué à venir faire ses courses ici. Comme tous les riverains, le jeune homme a fait ses comptes.

Une fermeture qui «va faire beaucoup de mal » aux mères de famille seules et aux personnes âgées

« Le plan B, désormais, c'est le Lidl de la cité de l'Europe, à presque 1 km. Il y a aussi O'Parinor et son immense Carrefour, mais c'est à trois kilomètres. Il faut une voiture ! Reste l'Exotic center, dans le quartier des Étangs, un poil moins loin certes… mais on n'y trouve pas la même chose que dans un supermarché classique », détaille Tarik, qui fait chaque semaine les courses pour ses parents âgés.

Pour lui, cette fermeture « va faire beaucoup de mal » aux mères de famille seules et aux personnes âgées : « Dans le quartier, il y a beaucoup de gens qui n'ont pas de voiture. Or, même 500 m avec les bras chargés de courses, c'est pas jouable quand on a des enfants en bas âge à gérer, ou qu'on est vieux et malade ».

Pour Nordine, un ancien de la Rose-des-Vents, cette situation renforce le sentiment d'abandon vécu par les habitants. Il rappelle la fermeture pour démolition de la mythique barre du Galion, un ensemble de logements bâtis sur un rez-de-chaussée entièrement commerçant.

Cité-dortoir

« Il n'y a pas si longtemps, jusque dans les années 2010, on avait pléthore de commerces en plein cœur de la cité. Puis, avec le projet de rénovation urbaine, ils ont fermé et démoli le Galion. Un déchirement pour beaucoup… À la place, on a eu cet Intermarché. C'était un vrai magasin de proximité. Mais ils le ferment d'un coup! Résultat : à la Rose-des-Vents, on n'a pas de boulot, pas de magasin où faire ses courses… C'est une vraie cité-dortoir. »

Le maire LR Bruno Beschizza a envoyé, il y a quelques jours, un courrier à Thierry Cotillard, celui qui était jusqu'à ce vendredi le président d'Intermarché. Il tacle le calendrier de fermeture certes annoncé, mais non respecté de la part du groupe : « Mes services ont été informés au mois d'août qu'une solution à l'amiable avait été trouvée (NDLR : entre Intermarché et les deux franchisés) pour une cessation d'activité au mois de décembre », écrit-il, expliquant que la ville s'est donc mise en quête d'un repreneur.

Mais ce « changement soudain de calendrier menace de plonger tout un quartier dans une situation économique et sociale particulièrement difficile », poursuit l'édile. Qui rappelle que le supermarché constitue « l'unique commerce de proximité du secteur » et absorbe « les besoins de première nécessité des familles alentour ».

Des navettes vers un autre supermarché

Le souhait de Bruno Beschizza de voir le groupe poursuivre le réapprovisionnement du magasin ou assurer une gestion par intérim le temps de trouver un repreneur n'a pas été entendu.

« La fermeture s'est faite en dépit du bon sens et surtout, de l'intérêt de milliers de familles », déplore sa première adjointe Séverine Maroun.

Reste que, le temps qu'un repreneur relance l'activité - ce qui pourrait prendre plusieurs mois -, la ville est en train de mettre en place une solution d'urgence : des navettes. « C'est à l'étude. Elles partiraient de la place de la Rose-des-Vents vers le supermarché Lidl de la cité de l'Europe. Nous avons déjà une navette qui fonctionne bien à la cité des Mille-Mille », rappelle Séverine Maroun.

Car ce n'est pas la première fois qu'un géant de l'alimentaire quitte brutalement une cité d'Aulnay-sous-Bois : début 2018, Netto - propriété du groupe les Mousquetaires - avait déserté la cité des Mille-Mille, obligeant la ville à mettre en place un système de navettes pour les clients sans voiture.

« Cela a très bien marché… avant le Covid-19, qui a rebattu les cartes. Les mamans seules et les plus âgés notamment s'en servent. Mais avec la crise, il faut redoubler d'imagination, notamment à cause des mesures d'hygiène », développe encore l'élue. La navette de la Rose-des-Vents devrait être, selon elle, opérationnelle mi-octobre.

Contacté, le groupe des Mousquetaires confirme le litige avec le point de vente d'Aulnay-sous-Bois. Mais ne souhaite faire « aucun commentaire », conclut une porte-parole.