Les rivalités entre les bandes de Melun et celles du Mée racontées de l’intérieur

Lors d’un débat organisé à la MJC le Chaudron au Mée (Seine-et-Marne), plusieurs jeunes ont tenté d’analyser ces conflits, perçus comme un sinistre héritage des générations d’avant. Témoignages et perspectives.

 Le Mée, 9 octobre. Bobo Sacko (à gauche) a créé début octobre l’association Mée’Diaction 77 avec la psychologue Sabrina et l’éducateur Karim.
Le Mée, 9 octobre. Bobo Sacko (à gauche) a créé début octobre l’association Mée’Diaction 77 avec la psychologue Sabrina et l’éducateur Karim. LP/Sophie Bordier

Les conflits entre les jeunes de Melun et ceux du Mée-sur-Seine ou de Dammarie-les-Lys… Une histoire sans fin? Ces rivalités, qui dégénèrent régulièrement en actes de violence, étaient au cœur du débat organisé par la MJC Le Chaudron du Mée-sur-Seine et l' association Fidamuris de l'agglomération Melun-Val-de-Seine, vendredi soir.

Dans la salle du Chaudron, qui a réuni une quarantaine de personnes, les langues se sont déliées assez vite. « C'est un conflit d'héritage. On a grandi dedans. Il y a plusieurs théories sur les débuts : histoire de drogue, de fille ou de regard. La finalité est la même : l'embrouille. On ne savait même pas pourquoi ! », analyse Majid, 29 ans, de Dammarie.

« Dans les années 1990, quand on faisait des bagarres, c'était plus une question d'oseille. Fallait pas non plus toucher à la sœur. Aujourd'hui j'ai l'impression que ça part en sucette pour rien », enchaîne Eddy, 41 ans, qui a vécu à Dammarie, au Mée et à Melun.

«J'ai un pote à moi qui est mort»

Dans la salle, se trouve Teddy Gourville, frère de Wildy Gourville, un Méen tué dans une cage d'escalier dans la nuit du 7 au 8 février 2016. Il avait 18 ans. Deux jeunes de Melun ont été jugés en octobre 2018, l'un a été condamné à six ans de prison et l'autre acquitté.

Teddy écoute mais ne dit mot. Sa seule question : savoir qui a organisé la soirée. « La directrice de la MJC dit que la police était invitée. Elle n'est pas venue. Je le regrette. Elle aurait dû entendre ce qui a été dit. C'est à elle d'arrêter ça ! »

Les récits s'enchaînent. « Mon frère âgé de 33 ans, cette guerre, il l'a faite. Mon petit frère commence à la faire à son tour. Mon grand frère, les mecs qu'il a croisés, il veut toujours les attraper ! J'ai un pote à moi qui est mort, ce n'est pas une petite embrouille. C'est à vie », tranche un Méen âgé de 19 ans.

Un autre Méen tente de synthétiser. « En fait, ça dépend avec quelles séquelles on s'en sort. S'il y a viol, meurtre ou enlèvement de quelqu'un dans un coffre, on le garde toute notre vie ! Quand on arrive dans le quartier, on est pris dans la sauce, qu'on le veuille ou non. »

« On est impliqué par contrainte »

Est-ce une guerre condamnée à ne jamais se terminer ? « On est impliqué par contrainte. Quand ton pote s'est fait toucher, tu réagis. Certains veulent aussi prouver qu'ils sont des bonhommes dans leur tête », lance un jeune. « On est indirectement lié. Se détacher de tout ça, c'est juste pas possible », ajoute un autre.

Si les moyens de l'association de prévention de l'agglomération melunaise (Apam) sont insuffisants « avec seulement deux éducateurs pour Le Mée, deux pour Dammarie et cinq pour Melun », selon leur chef de service, des initiatives positives existent comme la quasi-fusion entre la section futsal de l'association Jeunesse du lys de Dammarie et l'Étoile futsal de Melun.

Les violences font aussi des dégâts collatéraux. « Un ami était en cours en BTS à Melun. Il n'avait rien à voir avec ces histoires. Mais ils lui sont tombés dessus, lui ont cassé le nez. On lui a dit Que veux-tu qu'on fasse ? Il a dit J'en ai marre. Alors on est parti à la gare de Melun et on a fait un carnage. Je n'en suis pas fier aujourd'hui mais au moins on n'était pas armés. Aujourd'hui les jeunes ont des armes blanches… »

Pour cet animateur du service jeunesse du Mée, « il faut dire aux jeunes qu'au bout de tout ça, il peut y avoir la mort. Un jour un jeune du Mée et un autre de Melun se sont battus devant la Société Générale, près de nos locaux. Le Melunais est tombé par terre. Une armée de jeunes a déboulé avec des bâtons de chantier au bout pointu. Un jeune Méen a failli se faire trancher ! »

Études et histoires d'amour contrariées

Les conséquences sur la scolarité aussi pèsent lourd. « J'étais au collège La Fontaine au Mée, puis j'ai été envoyé à Dammarie. En 3e, les mecs de Melun venaient devant le collège. Pendant deux mois, je ne suis pas allé en cours à cause de ça. Puis je suis parti dans un autre établissement », raconte un jeune Méen.

Un autre embraye. « J'ai été viré de mon collège au Mée. Je suis allé à Dammarie. Il fallait passer par Melun. Plusieurs fois, ils ont essayé de venir me chercher. Ils ont réussi à avoir mon emploi du temps et un jour, ils sont sortis des buissons, des voitures. Ils m'ont gardé de 16h30 à 23 heures en me disant ce n'est pas toi qu'on veut, c'est untel. Si tu nous le ramènes, on te lâche. »

Le Mée-sur-Seine 9 octobre. À l’issue du débat, de gauche à droite, Georges Horth, chef de service à l’Apam, Patrick Plessier, directeur de Fidamuris et Teddy Gourville dont le frère Wildy a été tué. LP/Sophie Bordier.
Le Mée-sur-Seine 9 octobre. À l’issue du débat, de gauche à droite, Georges Horth, chef de service à l’Apam, Patrick Plessier, directeur de Fidamuris et Teddy Gourville dont le frère Wildy a été tué. LP/Sophie Bordier.  

L'impact se poursuit au-delà du collège. « Ils ne peuvent pas aller dans n'importe quel lycée professionnel. Ils se reconnaissent. Quand on est allés visiter un lycée pro, on nous a demandés d'où l'on venait. Cela joue sur l'orientation des jeunes. Il faut qu'ils aient au moins un pote à eux dans un lycée extérieur pour qu'ils se sentent accompagnés », affirme une enseignante d'un collège du Mée.

L'avenir post-bac serait aussi impacté. « On ne s'inscrit pas à la fac de Melun si on vient du Mée, mais plutôt à Paris, car on a peur de se faire taper », ajoute un autre habitant.

Les incidences rejaillissent aussi sur la vie privée. « Une de mes connaissances, un Melunais, fréquentait une fille du Mée. Ils se cachaient. Quand ils ont pris un appartement ensemble, ils se sont installés à 50 km. C'est très grave! », conclut Patrick Plessier, ancien fondateur de l'association Coeurel et directeur de Fidamuris.

Le champion du monde Bobo Sacko créé une association pour stopper ces violences

La solution au problème viendra-t-elle des grands frères, trentenaires ? Lors de la soirée, le Méen et champion du monde de boxe thaï Bobo Sacko, a annoncé la création, début octobre, de l’association Mée’Diaction 77 pour mettre fin à ces rivalités qui dégénèrent.

« Je suis identifié comme un sportif de haut niveau, je peux montrer aux jeunes qu’on peut s’en sortir sans la violence », lance-t-il. Il sait de quoi il parle. « J’ai 32 ans, j’ai grandi au Mée. J’ai vu mes aînés qui ont fait beaucoup d’embrouilles et de bagarres. On a repris ensuite. C’était notre quotidien. La génération en dessous a repris aussi. Pour moi, les grands n’ont pas montré l’exemple. Cela ne s’arrêtera pas si une génération ne montre pas l’exemple. On a créé cette association pour faire cesser tout ça. »

Avec lui, au sein de Mée’Diaction 77, des habitants du Mée comme Sabrina, psychologue, Julien Gomis et Nima Tounkara, avec lesquels il avait ce type de projet, l’ancien Méen Karim devenu éducateur à Melun, mais aussi des personnes de Dammarie, de Savigny. « On va coaliser nos forces pour arrêter ça ! », assure-t-il. L’équipe envisage de faire passer le message dans les établissements scolaires de l’agglo, agir via le sport, etc.