Le Secours catholique s’alarme de la pauvreté en Seine-et-Marne : «Allez gérer 4 euros par jour»

L’association caritative publiait cette semaine son bilan de l’année 2019. La pauvreté augmente, la précarité aussi. Et les deux confinements de cette année vont hélas renforcer cette tendance.

 En 2019, le Secours catholique a accompagné et aidé 16 442 personnes.
En 2019, le Secours catholique a accompagné et aidé 16 442 personnes. LP/Julien Barbare

Chaque année, le Secours catholique publie les statistiques sur les ménages qu'elle accompagne et aide. Cette semaine, l'association caritative a révélé ses chiffres pour l'année 2019. La pauvreté et l'isolement augmentent. Cette tendance s'est accélérée avec le premier confinement. Entretien avec le délégué départemental du Secours catholique de Seine-et-Marne, Jonathan Lozach.

Jonathan Lozach est le délégué départemental du Secours catholique en Seine-et-Marne. Secours catholique
Jonathan Lozach est le délégué départemental du Secours catholique en Seine-et-Marne. Secours catholique  

Quelle est la situation en Seine-et-Marne ?

Jonathan Lozach. Les chiffres que nous publions cette semaine sont ceux de 2019. Le département regroupe des caractéristiques qu'on trouvera ailleurs en France : nous avons des villes nouvelles mais aussi des secteurs fortement urbanisés et d'autres très ruraux. En somme, il y a de grosses disparités dans le département que ne reflètent pas nos chiffres qui sont globaux. Ce qu'on peut retenir, c'est que 70 % des ménages que nous accueillons vivent sous le seuil de pauvreté, qui se situe à un peu plus de 1000 euros par mois. Tout cela laisse augurer un impact fort de la crise sanitaire et sociale de 2020 sur les ménages.

Comment analysez-vous ces données ?

Avec le confinement, les personnes qui avaient des contrats de type « Uber » ou étaient autoentrepreneurs ont perdu leur travail. Les raisons pour lesquelles ces personnes viennent nous voir sont de trois ordres. Il s'agit d'abord d'accéder à l'alimentation. Ensuite, ces personnes ont besoin d'aide administrative ou juridique. Enfin, ce sont des personnes qui vont demander une aide financière. Ce sont des ménages qui vivent avec entre 2 et 9 euros par jour de reste pour vivre. Et ça, ce sont les chiffres 2019. Vous imaginez ce que cela va donner en 2020…

Vous avez d'ores et déjà des chiffres pour cette année ?

Non, pas encore. Mais juste avant le deuxième confinement, nous avons mené une enquête en interne auprès de nos équipes sur le terrain. On constate une augmentation des nouveaux ménages qui viennent chez nous, une hausse du nombre de ménages qui ont perdu leur emploi mais aussi nous observons des ménages qui viennent nous solliciter à nouveau et qui étaient venus nous voir par le passé.

Vous parliez d'un reste pour vivre très bas. Comment font ces ménages ?

Les gens sont confrontés à des arbitrages impossibles : « Je m'achète des vêtements ou je me soigne ? » ou « Je vais acheter à manger ou un ticket de transport ? » Ces personnes ont beaucoup de courage et doivent développer des stratagèmes pour s'en sortir. Un certain type de discours stigmatise ces ménages en les traitant d'« assistés ». Mais allez, vous, gérer 4 euros par jour. C'est intéressant parce qu'exactement la même enquête que nous venons de publier a été faite il y a dix ans. Nous étions une année après la crise des « subprimes ». On observe que les salaires sont restés les mêmes. Le montant des aides est resté les mêmes. En revanche, toutes les charges ont augmenté. En fait, quand on parle de reste pour vivre, on ferait mieux de dire un reste pour survivre.

Les chiffres du Secours catholique

En Seine-et-Marne : 900 bénévoles, 8 salariés, 34 lieux d’accueil et 5 boutiques solidaires, 6100 familles accompagnées (soit 16 442 personnes), 21 % des ménages accompagnés n’ont aucune ressource et 12 % ne vivent que des aides, 30 % des ménages accompagnés ont moins de 400 euros par mois pour vivre.

Pour l’ensemble de l’Ile-de-France : 8185 bénévoles, 107 salariés, 355 lieux d’accueil, 249 000 personnes rencontrées chaque année, 43,7 % des ménages accompagnés n’ont aucune ressource et 18,3 % ne vivent que des aides. Revenu moyen par unité de consommation en 2019 : 391 euros.

Mélany, 30 ans, de bénévole à bénéficiaire

Cela fait un peu plus d'un an qu'elle est bénévole à l'antenne du Secours catholique de La Ferté-Gaucher. Mélany, 30 ans, avait découvert ces activités lors d'un forum des associations et elle s'est lancée en septembre 2019. Et ce d'autant plus facilement qu'elle-même était demandeuse d'emploi. Et puis le confinement est arrivé. Ce qui a causé la séparation d'avec son compagnon. Lui, autoentrepreneur, a vu ses revenus considérablement baisser avec ce premier confinement.

« Sans le confinement, j'aurais vécu tout ce que j'ai vécu avec une intensité bien moindre, c'est certain. Le confinement a joué dans mon couple. » Mélany vit seule dans un village avec ses deux enfants de 8 et 6 ans. Les petites communes n'ont pas les moyens financiers d'aider les personnes dans le besoin. Et tout est vite difficile quand on est loin de tout.

Toujours est-il que, malgré les difficultés, Mélany continue d'aider les autres au Secours catholique. Elle n'osait pas demander de l'aide. « C'était dur de demander de l'aide. J'ai fini par en parler à une autre bénévole qui a fait remonter l'info. » Elle bénéficie de tickets qui lui permettent d'acheter des biens de première nécessité. « Tous les commerces n'acceptent pas les chèques. Je suis passée par plusieurs phases. Je me suis toujours dit qu'il y avait des personnes dans des situations pires que la mienne et donc que je n'avais pas à me plaindre. Et puis j'ai fini par me dire que puisque je remplissais les conditions pour bénéficier de ces chèques, alors pourquoi ne pas les demander ? »

Elle constate avec déplaisir et à contrecœur que lorsqu'un emploi, toujours un petit boulot d'ailleurs, lui est proposé, cela lui coûtera plus cher de l'accepter que de ne pas travailler. « J'ai des frais de garderie ou de centres de loisirs. Il faut aussi payer le carburant, l'usure de la voiture. Les dépenses ne seront pas couvertes par le salaire. » D'autant plus que vivant loin de tout, les offres d'emploi ne sont jamais à moins de 40 km. « Je regarde néanmoins toutes les offres. »