«Il n’y a que les patrons que je mords» : Adrien Cornet, figure de la lutte sociale à la raffinerie Total de Grandpuits

Sur les réseaux sociaux ou devant les caméras, il est le principal représentant du mouvement de grève des salariés de Total à Grandpuits (Seine-et-Marne). Gros plan sur le délégué CGT de la seule raffinerie d’Ile-de-France.

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 Grandpuits, ce lundi. Adrien Cornet, délégué CGT à la raffinerie de Grandpuits, devant le piquet de grève en place depuis le 4 janvier.
Grandpuits, ce lundi. Adrien Cornet, délégué CGT à la raffinerie de Grandpuits, devant le piquet de grève en place depuis le 4 janvier. LP/Sébastien Blondé.

Il incarne la lutte des salariés grévistes de la raffinerie de Grandpuits face à la direction de Total, le géant du pétrole, depuis fin septembre. Adrien Cornet, 33 ans, est délégué CGT du site aux 450 salariés. Il assure qu'il fera partie des 300 qui resteront, à l'issue du plan de sauvegarde de l'emploi (PSE) et des trois ans de travaux sur l'unique raffinerie d'Ile-de-France, lancée en 1966. C'est ici que doit s'élever en 2024 une usine d'agrocarburants et de plastiques recyclés, présentée comme le symbole de la transition écologique de Total.

Opérateur de sécurité, chef de feu et donc pompier sur le site, ce papa de deux jeunes enfants pointe les « trous dans la raquette » de l'organisation de la future usine. En face, la direction la qualifie au contraire de « robuste. » « Mais qui part au feu avec des mecs qui ne savent pas faire démarrer un camion? », pointe-t-il. C'est lui. Ouvrier revendiqué avec fierté, cet habitant d'Avon, ancien pompier de Paris, parle souvent de ces emplois en voie de disparition pour les jeunes du 77. Comme lui.

La Défense, le 6 octobre dernier. Adrien Cornet au micro, au pied de la tour Total, siège du géant du pétrole. LP/Sébastien Blondé
La Défense, le 6 octobre dernier. Adrien Cornet au micro, au pied de la tour Total, siège du géant du pétrole. LP/Sébastien Blondé  

« J'étais agent de sécurité incendie et je touchais 1 300 euros par mois, quand quelqu'un me dit : postule à la raffinerie, ils cherchent du monde. Cela a été une perspective pour moi de m'éloigner de la précarité », explique celui qui a été embauché en 2009.

Arrivé à 2 ans en Seine-et-Marne, Adrien Cornet a d'abord grandi entre Fontenailles et Nangis. Puis entre Misy-sur-Yonne et Montereau, où il est allé au collège, puis au lycée, sur les hauteurs du quartier de Surville.

Fils d'un instituteur et d'une conseillère principale d'éducation - « des ouvriers de l'Education nationale », dit-il —, grâce à qui il dit avoir hérité d'une « ouverture d'esprit », il se dit passionné d'histoire et de philosophie, même s'il ne lit pas « 20 000 bouquins par mois. » « J'en lis un peu », précise-t-il.

Les luttes révolutionnaires, comme en Amérique du Sud par le passé, ça lui parle. Cela l'a même « percuté », comme il dit, à l'instar de certaines émissions de France Inter, entendues dans la voiture de son père. « L'histoire nourrit, dit-il. Cela donne des arguments forts aux collègues pour relever la tête. »

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Défendre les autres, une vocation ? A 14 ans, dans son costume de délégué de classe, il s'occupait déjà de ses camarades. « J'allais chercher l'affect, en expliquant les difficultés de certains à la maison », se rappelle-t-il. Cette méthode misant sur les émotions, il la revendique encore.

Face à Total qu'il accuse de « greenwashing » sous couvert de délocalisation du raffinage dans des pays où les normes sociales et environnementales sont moindres, Adrien Cornet tente de mettre l'accent sur la visibilité de la grève secouant ce coin de Brie. Sur les réseaux sociaux et parfois en personne, il est de toutes les luttes contre les suppressions d'emplois ou la répression syndicale. Il s'expose pour faire parler de Grandpuits. Il s'expose tout court.

Grandpuits, ce lundi. Adrien Cornet prône le rapport de force face au patron. LP/Sébastien Blondé
Grandpuits, ce lundi. Adrien Cornet prône le rapport de force face au patron. LP/Sébastien Blondé  

« Il en est très conscient », admire David Picoron, délégué CGT avec un peu plus de bouteille. « Moi, je l'ai payé pendant 6 ans », explique le quinquagénaire, loin des promotions internes.

« Pour moi, Adrien incarne ce que doivent être les jeunes de demain. Il a pris conscience de l'impact des patrons sur l'avenir des jeunes et que, sans rapport de force, sans une vraie lutte ouvrière, on ne s'en sortira pas. »

«C'est un meneur»

Ce jeudi doit se dérouler à la raffinerie la déclinaison locale du conseil social et économique de l'entreprise (CSE). Sa version « centrale », s'est tenue ces deux derniers jours, à la tour Total, le siège de l'entreprise à la Défense. On imagine Adrien Cornet se préparer à retourner au contact avec la direction, lui l'ancien rugbyman du club de Provins, pour qui le terme « sport de combat collectif » a un vrai sens.

Il y voit un parallèle avec le syndicalisme, « dans l'abnégation » et le fait d'être « au service des autres ». Sur le piquet de grève en place depuis le 4 janvier, il donne de la voix, tel le capitaine d'un XV avant un match. Il motive, va chercher l'émotion et montre aussi les dents. « C'est un meneur », dit de lui Patrick Masson, de l'UD CGT.

« On ne s'est pas mis autour du feu pour le plaisir ! Pourquoi on se radicalise ? Parce que la direction est radicale, rappelait récemment Adrien Cornet. Qui va rester ici 20 ans, 30 ans ? C'est nous ! » Avec lui, le capitalisme et les patrons en prennent pour leur grade. « Il n'y a que le patron que je mords », lança-t-il aussi aux salariés hésitant à s'exprimer en assemblée générale.

Grandpuits, le 6 janvier 2020. Olivier Besancenot (NPA), ici avec Adrien Cornet (CGT). LP/Julien Muller.
Grandpuits, le 6 janvier 2020. Olivier Besancenot (NPA), ici avec Adrien Cornet (CGT). LP/Julien Muller.  

Ses convictions politiques transpirent sur les réseaux. Lui n'y voit pas de problème. D'autres, dans l'espace politique local, le jugent en revanche « trop rouge. » Ne serait-ce que pour discuter.

« Quand les patrons font de la politique, quand Patrick Pouyanné (NDLR : le patron de Total) est directeur de cabinet de François Fillon, cela ne dérange personne. Quand les ouvriers en font, cela dérange tout le monde », constate-t-il.

« Rouge, cela ne veut rien dire, commente-t-il. Si c'est être au côté des travailleurs, alors oui, je suis rouge. C'est juste une attaque pour me diaboliser. »

Au sein de Total, il se dit d'Adrien Cornet qu'il joue dans ce mouvement sa « future carte nationale à la CGT ». Il réfute toute ambition dans ce sens. « Pour moi, l'intérêt d'être dans un syndicat n'est pas d'être au service de l'appareil mais des travailleurs, au plus proche d'eux, répond-il. Quand on réalise une manœuvre délicate sur le site, on a la rage ensuite. Si tu es bureaucrate, loin du travail, tu ne perçois même plus les difficultés, car tu ne les vois pas toi-même. Monter dans l'appareil CGT, ce n'est pas du tout mon projet. Le temps le prouvera. »