Coulommiers : 65 ex-salariés de l’imprimerie Brodard toucheront plus de 3 millions d’euros

Cette entreprise historique employait plus de 200 personnes avant sa fermeture en 2010. Dix ans plus tard, 65 d’entre eux percevront 50 000 euros d’indemnités en moyenne.

 Coulommiers, juillet 2010. L’imprimerie Brodard Graphique, à l’époque premier employeur de la ville, a fermé ses portes il y a un peu plus de dix ans.
Coulommiers, juillet 2010. L’imprimerie Brodard Graphique, à l’époque premier employeur de la ville, a fermé ses portes il y a un peu plus de dix ans. LP/Guénaèle Calant

Dix ans de combat. Dix ans de procédures judiciaires et d'espoirs déçus, depuis cette triste nuit de juillet 2010 qui marquait la fin d'une entreprise historique. Ce vendredi, 65 ex-salariés de l'imprimerie Brodard Graphique à Coulommiers, qui employait 217 personnes, ont reçu la bonne nouvelle tant attendue : ils toucheront chacun plusieurs dizaines de milliers d'euros de dommages et intérêts.

Me Philippe Brun, leur conseil, leur a donné rendez-vous dans l'après-midi dans l'ancien palais de justice de Coulommiers. L'avocat rémois arbore des sourcils broussailleux bien connus des tribunaux de commerce de l'Hexagone. Il défend depuis trente ans les salariés victimes de licenciements dits boursiers.

Coulommiers, ce vendredi. Philippe Brun, l’avocat des ex-Brodard, a donné rendez-vous à ses clients dans l’ancien palais de justice de Coulommiers. LP/Alexandre Arlot
Coulommiers, ce vendredi. Philippe Brun, l’avocat des ex-Brodard, a donné rendez-vous à ses clients dans l’ancien palais de justice de Coulommiers. LP/Alexandre Arlot  

« C'est fini et c'est une belle victoire, lâche Philippe Brun. Un plan social doit être proportionné aux moyens du groupe, sinon il est considéré comme abusif. Nous le disons depuis le début. Les licenciements n'avaient pas de cause réelle et sérieuse. »

Ce vendredi, la satisfaction le disputait à l'incrédulité sur les bancs de l'ancien tribunal, où ont pris place plusieurs dizaines d'ex-salariés de l'imprimerie. « C'est sûr ? Sûr, sûr, sûr ? », interroge l'un d'eux. « Au départ, je n'y ai pas cru », confie un autre. « Oui, on a gagné, les rassure leur défenseur. Nous avons définitivement raison. »

«La justice en matière sociale est devenue la plus lente de France»

Emmenés par Jean-Claude Fabry, les ex-salariés se partageront une somme de plus de 3 200 000 euros. « Cela fait une moyenne de 50 000 € par personne », souligne Philippe Brun. « Tournée générale ! », propose un ancien Brodard, provoquant les sourires de ceux qui furent ses collègues.

L'avocat a le cœur à gauche et pourfend « le capitalisme sauvage ». Ciblant Emmanuel Macron et « les libéraux qui ont pris le pouvoir », il a rappelé à ses clients que le montant des dommages qu'ils percevront d'ici quelques semaines serait bien moindre si la fermeture de l'usine avait eu lieu après 2017.

« A été mis en place cette année-là le plafonnement des indemnités prud'homales, rappelle-t-il. Dans cette situation, on ne serait en moyenne qu'à 25 000 euros. Ces gens-là, ce sont des tueurs. »

Coulommiers, ce vendredi. Dany a passé 25 ans au sein de l’imprimerie Brodard Graphique. Dix ans après la fermeture de l’entreprise, il vient d’apprendre qu’il touchera près de 70 000 euros de dommages et intérêts. LP/Alexandre Arlot
Coulommiers, ce vendredi. Dany a passé 25 ans au sein de l’imprimerie Brodard Graphique. Dix ans après la fermeture de l’entreprise, il vient d’apprendre qu’il touchera près de 70 000 euros de dommages et intérêts. LP/Alexandre Arlot  

L'ultime décision de justice a été rendue par la cour d'appel de Paris le 23 septembre dernier, près de neuf ans après une première audience aux prud'hommes de Meaux. Une lenteur qui scandalise Philippe Brun.

« Depuis Hollande et Macron, la justice en matière sociale est devenue la plus lente de France, s'insurge l'avocat. Le temps, c'est de l'argent. Tout cela est fait dans le but de décourager les gens. » Si tel était le but, il est atteint.

Découragés, des ex-Brodard ont abandonné la procédure en cours de route

Après avoir été déboutée de leur demande par le conseil de prud'hommes en juin 2013 puis par la cour d'appel de Paris en octobre 2016 une première fois, une moitié des 130 ex-Brodard a refusé de poursuivre le combat en cassation. « Au lieu d'être 130, nous ne sommes plus que 65, regrette Philippe Brun. Au fil des ans, les gens perdent confiance. »

Autre conséquence de cette apathie judiciaire : la mort de certains de ses clients. « Quatre personnes sont décédées en cours de route, pointe-t-il. Elles ne sauront jamais qu'elles ont gagné. » Leurs héritiers sont invités à se manifester afin de percevoir l'argent qui leur est dû.

Pour un tiers des 65 ex-Brodard, la bataille judiciaire pourrait se poursuivre encore un peu. En fonction de la somme qui leur sera versée par l'AGS, le régime de garantie des salaires, celle-ci peut être soumise à un autre plafonnement.

« La loi française n'est pas conforme à la loi européenne, avance Philippe Brun, qui se prévaut d'une récente jurisprudence dans le cadre de l'affaire Prevent Glass, toujours en Seine-et-Marne. Pour certains d'entre vous, il va encore falloir m'aider deux ou trois ans. »

« UN BON REPAS, AVEC UNE BONNE BOUTEILLE DE CHAMPAGNE » : DANY, 25 ANS PASSÉS CHEZ BRODARD, DOIT TOUCHER PRÈS DE 70 000 EUROS

Dix ans après, Dany se souvient parfaitement des ultimes heures de l'imprimerie Brodard Graphique, dans laquelle il a passé 25 ans de sa vie. « Nous étions 220 et tout s'écroulait, rembobine-t-il. La dernière nuit, tous les sentiments étaient mêlés. Quand on a passé un bout de temps dans une entreprise, c'est stressant. »

Dany a 64 ans. Il fait partie des 65 anciens salariés à avoir obtenu gain de cause. L'AGS, le régime de garantie des salaires, doit lui verser près de 70 000 euros.

Dès réception du chèque, le retraité sait déjà comment il fêtera cela. « Je ne fais pas de plan sur la comète, je m'offrirai un bon repas, avec une bonne bouteille de champagne », annonce-t-il.

Satisfait à titre personnel, le sexagénaire a aussi une pensée pour les autres Brodard qui ont abandonné la procédure en cours de route. « Dix ans, c'est trop long, lâche-t-il. Nous étions presque 150 aux prud'hommes [NDLR : en 2011], nous ne sommes plus que 65. Et encore, certains sont décédés. »