«Le premier confinement, c’était dur» : la réouverture des relais routiers, un soulagement pour les chauffeurs

Sur décision du préfet, un certain nombre de restaurants peuvent rouvrir partiellement pour les chauffeurs routiers. Soulagés, ils renouent avec la vie sociale qui fait défaut quand on passe sa journée sur les routes. Nous les avons rencontrés en Seine-et-Marne.

 Châtres (Seine-et-Marne), lundi 9 novembre 2020. Au restaurant Le Nationale 4, Claude (à gauche) et Patricia (à droite) partagent un moment de convivialité après une longue journée de route.
Châtres (Seine-et-Marne), lundi 9 novembre 2020. Au restaurant Le Nationale 4, Claude (à gauche) et Patricia (à droite) partagent un moment de convivialité après une longue journée de route. LP/Julie Olagnol

Son amour de la route, ses quatre filles, ses neuf petits-enfants, la pétanque… Claude, chauffeur routier, digresse devant son jambon braisé. Ce lundi soir au relais routier Le Nationale 4, tout juste agrandi, au cœur de la zone logistique de Châtres (Seine-et-Marne), il partage sa table avec Patricia, également conductrice de poids lourd, avec qui il vient de sympathiser.

Un moment de convivialité comme il en existe à nouveau des dizaines, chaque soir, dans les restaurants routiers. Ce lundi soir, le syndicat des transporteurs routiers OTRE listaient, sous la forme d'une carte interactive mise à jour en temps réel, 162 relais routiers en France ouverts. En Ile-de-France, on en dénombre 16 (9 en Seine-et-Marne, 3 dans les Yvelines, 3 en Seine-Saint-Denis et un en Essonne) et aucun dans l'Oise où l'arrêté préfectoral est attendu.

Ces établissements ont la possibilité d'ouvrir leurs portes tous les jours de 18 heures à 10 heures le lendemain afin de permettre aux chauffeurs de prendre une douche, de dîner et petit-déjeuner dans de bonnes conditions. La pause déjeuner est autorisée uniquement sous la forme de vente à emporter.

A la demande du syndicat des transporteurs routiers OTRE, qui a transmis au gouvernement une liste de 250 adresses dans toute la France, ces nouvelles dérogations sont accordées par chaque préfet à un nombre restreint de restaurants routiers, pour éviter un appel d'air auprès du grand public. En ce qui concerne les départements franciliens, la liste a été fournie par la direction régionale et interdépartementale de l'équipement et de l'aménagement (DRIEA), en fonction des axes routiers. Depuis la semaine dernière, les restaurants du marché d'intérêt national de Rungis (Val-de-Marne) sont en cours de négociation de leur réouverture pour les professionnels.

Au printemps, les chauffeurs routiers qui assuraient la logistique de la grande distribution ou du secteur de la santé et d'autres activités essentielles à la vie économique de tout le pays avaient souffert de ne pas pouvoir manger à table, au chaud ou faire leur toilette dignement.

«Cette dérogation a un goût de trop peu»

Lundi soir, la nouvelle réjouit les chauffeurs, attablés au Nationale 4, à Châtres. « C'est très agréable de se retrouver là et de manger à table. Déjà le midi, on prend un sandwich. Le soir, on a besoin de se décontracter, de sortir de l'ambiance de la cabine, fait observer Claude. Le premier confinement, c'était dur. On nous refusait les douches et les WC sur les aires et chez les transporteurs. »

Châtres, lundi 9 novembre 2020. Au restaurant Le Nationale 4, Philippe (à gauche) et Didier (à droite), chauffeurs, échangent sur la réouverture des restaurants routiers. LP/J.O.
Châtres, lundi 9 novembre 2020. Au restaurant Le Nationale 4, Philippe (à gauche) et Didier (à droite), chauffeurs, échangent sur la réouverture des restaurants routiers. LP/J.O.  

« Cette dérogation a un goût de trop peu, estime toutefois Patricia. Quasiment la moitié des restaurants proposés sont sur des aires d'autoroute : il n'y a pas la quantité et la qualité dans l'assiette. D'autres restaurants de la liste sont fermés en réalité ou mettent dehors à 20 heures. »

« Pour un premier soir, ça démarre bien, se réjouit Véronique Bareigts, la patronne du Nationale 4, qui compte soixante couverts. C'est dans l'intérêt des chauffeurs de revenir au restaurant, ils le réclamaient ». Seuls les routiers ont le droit d'entrer. « Ils doivent montrer leur carte professionnelle. En cas de fraude, tout le monde serait amendé. Mais on les connaît tous », prévient-elle.

«On était comme des bêtes»

A La Mandoline, à Lieusaint, sur le parc d'activités de l'A5-Sénart cette fois, ce sont aussi les retrouvailles pour Cyril et Jacky, deux clients, avec Goussard, le barman. « Je suis habitué à manger tous les soirs au restaurant et je suis content de reprendre mes habitudes », salue Cyril, qui fait partie des signataires de la pétition pour la réouverture des relais routiers.

« Quand j'ai vu que les syndicats avaient mis le nez dedans je me suis douté que ça allait bouger. Il y a sûrement eu la menace de tout bloquer », croit-il savoir. Pour Jacky aussi, c'est le soulagement. « Au premier confinement, les jours étaient longs et les chauffeurs mangeaient dehors donc on n'a rien dit mais là ça devenait compliqué. On était comme des bêtes, quoique, même les bêtes sont mieux traitées que nous ! »

«Ça fait du bien d'être dans la convivialité du soir»

Au comptoir du Nationale 4, masque descendu sur le cou pour l'apéro, Didier et Philippe taillent la bavette. « On est content de manger à l'abri et au chaud », sourient les deux hommes. Depuis le reconfinement, ils mangeaient au plateau, dans la cabine de leur semi. « Quand on prend à emporter, le temps d'arriver au camion, c'est déjà froid ! J'ai téléphoné en début d'après-midi pour savoir si celui-ci était bien ouvert », souligne Philippe qui consulte l'application Truckfly pour trouver où dîner.

« Au printemps, une fois je suis parti de chez moi dans la nuit du dimanche au lundi et j'ai pu prendre mon premier repas chaud et ma première douche le mercredi soir, se remémore Didier. On allait dans les supermarchés mais c'est difficile d'y entrer avec le camion à cause des portiques et il fallait patienter un moment, alors qu'on n'a que 45 minutes de pause… »

Devant son petit jaune, Pascal goûte aussi au plaisir de retrouver les copains. « Ça fait du bien d'être dans la convivialité du soir, apprécie ce routier de 59 ans. J'ai une grande cabine et un congélateur alors je prévoyais tous mes repas en début de semaine, mais c'est triste d'arriver à la fin de sa carrière et d'être obligé de manger au camion ! »

Protocole sanitaire en vigueur

Régis Bareigts, lui, est aux fourneaux. Au menu du soir, salade piémontaise et lapin chasseur penne : que du fait maison. Les propriétaires doivent appliquer le protocole sanitaire propre à la restauration : gel hydroalcoolique et cahier de présence à l'entrée, port du masque à l'intérieur sauf à table, tablées de six personnes maximum.

Hasard du calendrier, ils viennent de terminer leurs travaux d'agrandissement. « Tout le monde nous appelait mais on ne savait pas encore qu'on était sur la liste. On est vite allé faire les courses, sourit Véronique. Cette dérogation est importante pour les chauffeurs qui passent déjà la journée dans le camion et n'avaient plus de vie sociale. »

Ala Mandoline, à Lieusaint, sur le parc d’activités de l’A5-Sénart, lundi soir, ce sont aussi les retrouvailles pour Cyril (à gauche) et Jacky (à droite), avec Goussard (au centre), le barman. LP/J.O.
Ala Mandoline, à Lieusaint, sur le parc d’activités de l’A5-Sénart, lundi soir, ce sont aussi les retrouvailles pour Cyril (à gauche) et Jacky (à droite), avec Goussard (au centre), le barman. LP/J.O.  

Selon les routiers, les restaurants ouverts restent difficiles à trouver et les critères de sélection pour figurer dans « la liste » sont obscurs. Bruno a même déjà anticipé pour le lendemain soir… « Tout le monde est content, c'était pénible de manger dans la gamelle. Il faudrait que tous les restaurants routiers soient ouverts », espère-t-il.

« Certains n'ont pas rouvert alors qu'ils ont le macaron. Sur la N 4, les trois de la liste sont à quelques kilomètres les uns des autres mais avant et après il n'y a rien sur des dizaines de kilomètres », s'étonne également David. « Il valait mieux que le gouvernement prenne cette décision sinon il n'y aurait pas eu de cadeaux pour Noël », rigole Damien, son compagnon de clope.

Liste des restaurants routiers sur https://www.relais-routiers.com/