Sa sonde Tianwen-1 placée en orbite, la Chine entame sa conquête de Mars

Dans moins de trois mois, le géant asiatique tentera de faire atterrir son rover sur la planète rouge. Explications.

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La planète Mars vue de Tianwen-1, le 5 février 2020.
La planète Mars vue de Tianwen-1, le 5 février 2020. CNSA

Jusqu’ici, il y avait les Américains, les Russes (depuis l’époque soviétique), les Européens, les Indiens et, depuis hier, les Emiratis. En plaçant sa sonde Tianwen-1 en orbite autour de Mars mercredi, les Chinois rejoignent un club assez select : ceux qui sont parvenus à graviter autour de l’astre rouge. L’insertion en orbite a été confirmée vers 14 heures, heure française, par le média d’Etat CGTN, citant l’agence spatiale chinoise (CNSA). C’est la première étape importante avant un atterrissage prévu entre la fin avril et mai. La Chine ambitionne de faire ce que seuls les Etats-Unis sont parvenus à réaliser pour l’instant : faire fonctionner une machine sur Mars.

Souvent qualifiée de « mission de prestige », Tianwen-1 doit permettre avant tout de tester si le matériel chinois fonctionne bien, avant une seconde mission dédiée à un retour d’échantillons sur Terre aux alentours de 2030. Mais la CNSA n’exclut pas des découvertes scientifiques d’ici là, puisque Tianwen-1 embarque de nombreux instruments, dédiés notamment à l’étude du sol et de l’atmosphère.

« Pour ses programmes planétaires, la Chine met avant tout l’accent sur la technologie, affirme Philippe Coué, chercheur indépendant, spécialiste des projets spatiaux chinois. Ce que j’observe, c’est que quand une mission marche bien, ils en profitent pour faire la science, ce n’est pas l’inverse. Un peu comme à l’époque d’Apollo : on cherche à faire des véhicules et du matériel extrêmement fiables. Le bonus, ce sera de faire de la science. »

«Rattraper son retard»

La dernière tentative de Pékin d’aborder Mars n’avait pas été très fructueuse. Lancé en 2011, leur satellite Yinghuo-1 devait en étudier l’atmosphère. Mais la sonde russe Phobos-Grunt qui l’emportait n’est pas parvenue à rejoindre son orbite de transit et la mission s’est soldée par un échec. A contrario, Tianwen-1 a été gérée de manière entièrement autonome. « Avec le matériel lunaire, ils ont mis au point tout ce qu’il fallait pour faire du planétaire, poursuit Philippe Coué. Il y a une volonté de la Chine de maîtriser absolument toutes les techniques spatiales. »

De quoi rivaliser avec les Etats-Unis, comme sur la Lune ? « Ils sont extrêmement à la traîne, reconnaît l’auteur de Shenzhou, les Chinois dans l’espace (L’Esprit du temps). Ils se sont intéressés à l’exploration planétaire tardivement mais ils avancent très vite. » Alors que les programmes américains sont soumis aux revirements politiques, « la Chine a le temps avec elle » : « Ils ont au moins cet avantage de planifier sur le très long terme leurs programmes. »

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Coïncidant avec les cent ans du Parti communiste chinois, l’arrivée de Tianwen-1 est une première démonstration de force, signe que « la Chine est en train de rattraper son retard de façon absolument exceptionnelle », selon Sylvestre Maurice, enseignant-chercheur à l’Institut de recherche en astrophysique et planétologie (Irap). « En général, on a une stratégie de petit pas, on fait d’abord un orbiteur, on fait ensuite un atterrisseur, et ensuite un rover (NDLR : robot). Les Chinois disent : Nous, on fait tout d’un seul coup. »

Doutes sur le partage des données

Cette fois-ci, la Chine s’est donc débrouillée toute seule. Enfin, presque toute seule. Sur la fusée Longue Marche 5 qui a décollé en juillet dernier de la base de Wenchang, on peut notamment voir le logo du Centre national d’études spatiales (Cnes), l’agence française. « Un jour, ils m’ont appelé. Ils m’ont dit : on a fait un instrument, ça peut vous intéresser, venez en Chine, venez voir à quoi il ressemble », raconte Sylvestre Maurice. Sur place, le co-responsable de l’instrument ChemCam du robot de Curiosity de la Nasa découvre, selon ses dires, une « copie conforme » de cet outil servant à déterminer la composition des roches. « Ils nous ont demandé si nous voulions participer. Nous avons trouvé qu’ils avaient fait quelque chose d’assez intelligent et nous leur avons donné une cible d’étalonnage. »

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En retour, la CNSA partagera-t-elle ses données avec les autres agences spatiales ? « Ce n’est pas super clair, je ne suis pas sûr qu’ils en aient encore une grande idée, lâche Sylvestre Maurice. Je ne pense pas qu’ils adopteront une philosophie aussi ouverte que la Nasa ou l’ESA (NDLR : l’agence spatiale européenne). Même le partage avec nous n’est pas encore établi ». Mais, beau joueur : « C’est normal, ils démarrent. »

Le chercheur français insiste sur la volonté de Pékin de se démarquer. « Ils essaient de refaire ce qu’on a fait et de mettre une pointe d’originalité. Sur Tianwen-1, ils ont mis une caméra à l’extérieur du véhicule. On a une très belle image où on voit la sonde qui part de la fusée. On a vu qu’ils ont pris une photo de Mars. Elle ne présente aucun intérêt scientifique, mais c’est important pour eux de montrer qu’ils peuvent le faire. Avec Perseverance (NDLR : la mission de la Nasa qui doit atterrir sur Mars le 18 février), nous avons 23 caméras, mais on n’en a aucune qui regarde vers l’extérieur. Elles vont regarder la descente, l’ouverture du parachute… » Puis, d’en conclure : « On n’a pas la même maturité, pas la même expérience. »