«Rêves de Mars» : la vie d’expat’, à des millions de kilomètres

SÉRIE (2/4). Et si, d’ici un siècle, une communauté humaine était parvenue à s’organiser sur la planète rouge ? Nous avons tenté de l’imaginer.

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Tous les 26 mois, les colonies se renouvellent d'environ un dixième.
Tous les 26 mois, les colonies se renouvellent d'environ un dixième. Hélène Builly

Notre série « Rêves de Mars » en quatre épisodes :

  1. Adieu planète A, direction planète B ?
  2. La vie d’expat’, à des millions de kilomètres
  3. 100 000 ans pour recréer la Terre
  4. Explorer le temps, rechercher la vie

Ce 16 février 2121, dans la colonie martienne, c’est jour de fête : on inaugure le premier générateur nucléaire. Vu de la Terre, l’événement peut sembler ennuyeux, l’installation, dangereuse. Mais pour les « Martiens », comme on les appelle désormais, c’est l’assurance de ne plus dépendre des seuls champs de panneaux solaires. Et puis, pour ces pionniers qui travaillent parfois comme des forçats, il n’y a pas de petite occasion de décompresser ! Ici, la quête d’énergie est une obsession, la survie en dépend… Pour produire de l’oxygène, absent de la planète, pour se chauffer (il fait -60 °C en moyenne, dehors), pour éclairer de nouvelles serres…

Afin d’éviter de voir les plantations ravagées par les tempêtes solaires, on a opté dans un premier temps pour la lumière artificielle. Le temps viendra où les végétaux verront notre étoile derrière des blocs de glace, meilleur écran contre ses flux ionisants. Mais d’abord, il a fallu protéger les humains. Avoir implanté la ville nouvelle près d’une falaise permet de stopper une grosse partie des radiations. On a aussi couvert les installations d’une couche d’un mètre de régolite, ce mélange de poussière et de débris de roches fracassées jadis par les météorites. Il faut s’habituer au manque de fenêtres, mais on profite des puits de lumière dans les enceintes collectives. Les architectes se sont creusé les méninges pour éviter le risque de monotonie propre aux habitats extraterrestres. Aussi, la colonie n’est pas organisée autour d’un long couloir central, mais en étoile : un centre névralgique mène à des espaces aux décors variés correspondant à des activités distinctes.

Des serres martiennes, telles qu'imaginées par Richard Heidmann.
Des serres martiennes, telles qu'imaginées par Richard Heidmann. Association Planète Mars / Richard Heidmann

Ces lignes que vous venez de lire sont inspirées, entre autres, des travaux de Richard Heidmann. Le fondateur et vice-président de l’association Planète Mars, antenne française de la Mars Society, a noirci ces dernières années des pages de schémas et de calculs pour imaginer la colonie martienne de demain. Et ses habitants. « Il n’y aura pas que des gens qui paieront pour aller sur Mars. Il y aura aussi des gens payés ! » Le touriste milliardaire en mal d’exotisme ? Une minorité, assure l’ancien ingénieur en propulsion spatiale, qui a participé au développement des lanceurs Ariane.

« On a essayé d’estimer la population. 55 % des résidents seront des gens affectés aux services : construction, restauration, médecine… Un peu comme dans un Club Méditerranée, il y a pratiquement autant d’organisateurs que de membres. Ces gens-là, ils n’ont pas besoin d’être riches, ils ont besoin d’être talentueux et en bonne santé. » Troisième catégorie, les scientifiques, bien sûr, rétribués par les agences. Payés, ces « expats » le seront généreusement (de 9 000 à 35 000 dollars, selon les catégories, en moyenne par mois) « pour compenser le risque et les inconvénients d’être séparés des siens pendant plusieurs années ». Selon le paradigme développé par Richard Heidmann, on reste rarement plus d’une décennie sur Mars.

Piscine à gravité réduite

Pour qu’un tel projet se pérennise, il est nécessaire de franchir des paliers. Alors que beaucoup de scientifiques doutent qu’il y ait un jour sur Mars davantage de personnes que dans une base antarctique, l’enseignant-chercheur Jean-Marc Salotti a calculé qu’une colonie deviendrait viable à partir du moment où elle atteindrait le nombre de 110 individus. Pour imaginer la vie de ces pionniers, il faut prendre conscience de ce dont ils manqueront et sur la manière qu’ils auront de compenser. Jean-Marc Salotti estime que les Martiens n’auront pas d’autre choix que de recourir à une économie circulaire et que les leçons apprises pourront avoir des retombées sur Terre. « Il n’y aura pas de magasin au coin de la rue. Pour acheter un robot, un ordinateur, un meuble, on sera obligé de faire très attention, n’importe quel objet sera d’une grande richesse. On sera obligé de faire robuste, et de faire la maintenance, de s’intéresser au cycle de vie de ces objets », affirme cet administrateur de l’association Planète Mars.

Un puits de lumière, conçu pour échapper aux radiations et donnant sur un espace de restauration.
Un puits de lumière, conçu pour échapper aux radiations et donnant sur un espace de restauration. Association Planète Mars / Richard Heidmann

Après avoir gagné en autonomie, la communauté que nous décrivons, qui compte quelques milliers de membres, essaie de se donner un peu de confort. Par exemple, en diversifiant une alimentation réduite au départ à la nourriture lyophilisée. Le menu de l’espace de restauration, qui faisait jusqu’ici le régal des véganes, vient de s’enrichir d’un nouveau mets : le tilapia, un poisson. Les médecins de la base surveillent attentivement les carences que pourraient développer les habitants. Pas question qu’apparaisse un « scorbut spatial ».

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Dans cet endroit propice aux rêves les plus fous, il peut sembler curieux de voir si peu d’enfants. La fille du marchand de souvenirs écarquille les yeux à chaque fois qu’elle croise un petit touriste. Elle ne tarde pas à s’en faire un compagnon de jeu et les adieux sont souvent déchirants… Un jour, il y aura une école ici. En attendant, la fillette joue avec le fils du propriétaire de l’imprimante 3D qui construit des « maisons » en matériau martien. Sa voisine à lui, responsable du ménage dans cette zone, commence à râler : la poussière rouge se niche partout et encrasse les équipements.

Mars 2117, le projet des Emirats arabes unis.
Mars 2117, le projet des Emirats arabes unis. Dubai Media Office

A quelques kilomètres de là, on peut visiter la cité construite par les Emirats arabes unis. Le projet, baptisé Mars 2117, datait de plus d’un siècle et nul ne doutait de leur capacité à faire pousser une ville en plein désert ! C’est un peu un parc à thèmes : on y va pour se dépayser, pour voir d’autres têtes aussi… On y trouve des choses qui font défaut à la maison, un large choix notamment de chocolats, de thés et de cafés. Dans les hôtels et les casinos, on s’émerveille de la hauteur sous plafond. Fastueux, mais bien pensé, épuré. Des salles immergent les visiteurs dans des ambiances terrestres qu’on ne connaît plus. C’est très agréable d’entendre à nouveau le bruit des gouttes de pluie ou du vent dans les feuillages. Mais la grosse attraction, c’est la piscine à gravité martienne qui offre le luxe de plonger au ralenti ! Si l’on parvient à s’en lasser, on peut programmer un court séjour sur Phobos ou Deimos, les satellites de Mars.

La pesanteur martienne est égale à un tiers de celle de la Terre. A la piscine, les sauts dans les bassins se font au ralenti.
La pesanteur martienne est égale à un tiers de celle de la Terre. A la piscine, les sauts dans les bassins se font au ralenti. Association Planète Mars / Richard Heidmann

Démocratie directe

Tous les 26 mois, quand les planètes bleue et rouge sont suffisamment proches pour une migration, c’est la « saison » des bienvenues. La population de la colonie se renouvelle d’environ un dixième. Chaque vol habité venu de Terre est un événement. On fait un accueil chaleureux aux arrivants. On fantasme des rencontres. On s’inquiète aussi, des rumeurs sur les intentions des compagnies privées, les projets d’exploitation, qui pourraient dénaturer la philosophie d’origine.

En 2020, la Mars Society, cette organisation qui plaide pour une exploration humaine de la planète, a lancé un concours : imaginer dans ce monde lointain une ville d’un million de personnes ! Ce qui n’adviendra pas dans un futur proche… Arrivé troisième, le projet Foundation conçu par une équipe de Français s’est notamment intéressé à la question de la gouvernance. Les auteurs préconisent une démocratie directe et des districts autonomes d’environ 10 000 habitants. « Le danger est proche et partagé, donc la prise de décision est proche et partagée », explique un document présenté à la dernière convention de la Mars Society.

Autre principe fort : tout ce qui est essentiel à la survie (l’eau, l’oxygène, la pression…) est « gratuit et inaliénable ». Si la solidarité semble aller de soi quand on est dans le même bateau, des cas de figure risquent de susciter des débats. Richard Heidmann en pose les termes : « Imaginez que quelqu’un développe un cancer mortel et qu’on sache que sur Terre, on pourrait le soigner, est-ce qu’il y aura un système d’assurance sociale qui sera capable de supporter le coût du rapatriement ? Ou dira-t-on : non tant pis, il a choisi de vivre sur Mars, il connaissait les risques ? On vit sur Mars, on meurt sur Mars ? »

Si SpaceX faisait la loi

Que pense Elon Musk, qui se voit mourir sur Mars dans une colonie d’un million d’individus, du cadre à donner à cette dernière ? Interrogé sur Twitter en 2018, le fondateur de SpaceX, acteur incontournable de l’astronautique, a donné de sa législation martienne idéale une vision très dynamique : « Démocratie directe par le peuple. Les lois doivent être courtes, car il y a de la supercherie en longueur. Expiration automatique des règles pour éviter la mort par la bureaucratie. Toute règle peut être supprimée par 40 % des personnes pour surmonter l’inertie. Liberté. »

Une rupture avec les canons juridiques terrestres ? En tout cas, SpaceX compte apparemment jouer de toute son influence sur l’organisation des futures colonies. Dans une interview donnée en octobre dernier au site Law360, le directeur juridique de SpaceX, David Anderman, a dit travailler « actuellement sur une constitution pour Mars » : « Je pense que SpaceX agira pour imposer notre propre régime juridique. Je pense qu’il sera intéressant de voir comment cela se joue avec les gouvernements terrestres qui exercent un contrôle. Je pense que nous allons avoir un rôle assez important à jouer dans ce qui fonctionne et quelles lois s’appliquent. »

« Je doute fort que cette constitution soit reconnue comme licite par un quelconque Etat », commente le juriste Cris van Eijk, spécialisé dans les questions spatiales. « Bien sûr, en tant que fan de science-fiction, je suis tout à fait d’accord qu’à un moment donné, si Mars est colonisée, il faudra une constitution et un ordre juridique. Mais je ne suis pas du tout d’accord avec l’idée qu’elle devrait être rédigée comme un projet parallèle par le directeur juridique d’une entreprise du secteur des technologies. Les pays du Sud (NDLR : émergents) ont joué un rôle énorme dans l’élaboration du droit spatial initial. J’imagine qu’ils voudraient une place à la table des discussions. »

« Les Etats ne renonceront pas aussi facilement à leurs prérogatives vis-à-vis de leurs nationaux dans l’espace », souligne Julien Mariez, chef du service juridique du Centre national d’études spatiales (Cnes), qui insiste sur le caractère hypothétique d’une vie en autarcie sur Mars. « Dans les premiers temps d’une colonisation, il y a nécessairement un lien fort qui perdure entre les Etats et les colonies. Jusqu’à ce que Mars soit terraformée (NDLR : transformée pour la rendre habitable) et cultivable, les communautés humaines auront besoin de l’envoi de matériaux, de main-d’œuvre, de nourriture, de la Terre. Tant que l’indépendance pratique en termes de vie, de survie, sur Mars n’est pas établie, le lien juridique de subordination avec le droit des Etats dont ces communautés proviennent, demeurera. Pour moi, c’est une certitude. »