Nobel de chimie : Emmanuelle Charpentier, un parcours exemplaire, une découverte «révolutionnaire»

Un outil pour « réécrire le code de la vie ». « Les ciseaux moléculaires », la codécouverte de la Française de 51 ans et de son homologue américaine leur valent le prix Nobel de chimie.

 Emmanuelle Charpentier, née à Juvisy-sur-Orge il y a 51 ans, a reçu de l’Académie suédoise la plus prestigieuse des distinctions, avec la chercheuse américaine Jennifer Doudna.
Emmanuelle Charpentier, née à Juvisy-sur-Orge il y a 51 ans, a reçu de l’Académie suédoise la plus prestigieuse des distinctions, avec la chercheuse américaine Jennifer Doudna. Reuters/Fabrizio Bensch

Il y a de la joie dans sa voix. Et aussi, une émotion qu'il peine à dissimuler. Ce n'est pas tous les jours que son ancienne élève devient Prix Nobel. « Elle faisait partie de ces étudiants qui sortent du lot, qui ont une flamme dans l'œil », s'exclame Pierre Netter, enseignant-chercheur de la Sorbonne Université. Une flamme qui a brillé, ce mercredi, dans le monde entier. Emmanuelle Charpentier, née à Juvisy-sur-Orge (Essonne) il y a 51 ans, a reçu de l'Académie suédoise la plus prestigieuse des distinctions, avec la chercheuse américaine Jennifer Doudna. Depuis cinq ans, le duo féminin était pressenti pour le Nobel de médecine, mais c'est finalement en chimie qu'elles ont été couronnées, 109 ans après Marie Curie.

« Ce Nobel est la récompense d'une méthodologie qui est tout bonnement révolutionnaire ! » résume Pascale Cossart, secrétaire perpétuelle de l'Académie des sciences qui connaît bien cette chercheuse « qui en veut ». Une bosseuse, une ambitieuse, une rigoureuse qui après sa thèse en France s'est envolée vers les Etats-Unis, puis l'Autriche, avant de poser sa paillasse à Berlin.

Sa codécouverte a été faite de manière inopinée. « C'est en travaillant sur un phénomène qui permet aux bactéries de se protéger contre l'attaque de virus qu'elle a mis le doigt sur une enzyme exceptionnelle, utilisable pour faire des modifications du génome », s'enthousiasme Pascale Cossart.

Modifier une information génétique défaillante

Cette révolution a « le joli nom d'une biscotte suédoise : Crispr (à prononcer Krisper) Cas9 », relève la biologiste au CNRS Sophie Sacquin-Mora. « Cas9 a la faculté de découper l'ADN à l'endroit qui va lui être indiqué. En clair, si on lui donne un ordre de mission – à la militaire – elle est capable d'aller couper ce qui est défectueux. »

Ces « ciseaux moléculaires » font d'Emmanuelle Charpentier et de Jennifer Douadna les Edouard aux mains d'argent du génome. Car une fois, la coupe faite, on peut modifier l'information génétique défaillante, la corriger. « Réécrire le code de la vie », comme l'indique le jury à Stockholm. « Cela donne de formidables perspectives thérapeutiques sur les maladies génétiques », reprend Sophie Sacquin-Mora, citant par exemple la myopathie de Duchenne responsable d'une dégénérescence musculaire.

« Ce que j'adore dans cette histoire, renchérit Pierre Netter est que tout cela est parti d'un truc bizarre sur les bactéries, presque ésotérique, et que cela se termine en potentiel d'application énorme pour l'humain, l'animal et même les plantes », explique celui qui se félicite du « sacré bonhomme de chemin » fait par Emmanuelle Charpentier. « Ce n'est pas une femme qui sort des grandes écoles, des grandes prépas : elle a suivi un cursus classique et elle s'est démarquée. » « Ce qui est agréablement surprenant est que la découverte, faite en 2012 est nobélisée moins de 10 ans après, c'est très très rare », relève Sophie Sacquin-Mora.

Faut-il se l'imaginer en pratique dès demain? « Techniquement parlant, on n'est pas loin, répond Pierre Netter mais cela ouvre un champ immense de questions éthiques. Faut-il le faire, pour quels cas, dans quelles limites? » En novembre 2018, un scientifique chinois avait annoncé – suscitant le tollé de la communauté dont les deux lauréates – avoir créé des bébés « génétiquement modifiés » pour les protéger d'une infection VIH. « Ce Nobel, il est au carrefour de toutes les questions, de chimie, de sciences, de médecine, d'éthique, liste Pierre Netter. Ça le rend d'autant plus passionnant. »