Ils veulent tous décrocher la Lune

Comme les Etats-Unis et la Chine, l’Europe s’intéresse de très près à la Lune. Objectif : en faire une base pour Mars. Mais les budgets sont très serrés.

 L’Europe souhaiterait lancer « avant 2025 » un atterrisseur sur la Lune.
L’Europe souhaiterait lancer « avant 2025 » un atterrisseur sur la Lune.  NASA/Bill Ingalls

L'Inde, le Japon, la Russie, les Etats-Unis, la Chine… Mais qu'est-ce qu'ils ont tous avec la Lune? Cinquante ans après le premier pas de l'homme sur le sol lunaire, ça se bouscule : et voilà que c'est au tour de l'Europe d'afficher l'objectif Lune! C'est André-Hubert Roussel, le nouveau président d'ArianeGroup qui a vendu la mèche : la semaine dernière, le patron du fabricant des fusées Ariane, a expliqué que l'Agence spatiale européenne (Esa) l'avait missionné pour étudier comment lancer, à petit prix, « avant 2025 », un atterrisseur sur la Lune. Attention, il ne s'agit pas d'envoyer Thomas Pesquet sur les pas de Neil Armstrong. Le but est d'y poser un robot et un rover pour voir si l'homme peut trouver là-haut les ressources nécessaires à sa survie.

ArianeGroup qui travaillera aux côtés deux start-up, l'une allemande (PT-Scientists), l'autre belge (Space Applications Services) n'a que quelques mois pour rendre sa copie. Tout doit être prêt en novembre pour la prochaine grande conférence à laquelle participeront, à Séville (Espagne), les ministres de la Recherche des 22 pays de l'ESA. La France, l'Allemagne et l'Italie, les trois principaux contributeurs, devront s'accorder sur le financement des grandes orientations à venir. Mais s'ils disent banco, ce sera une première. A ce jour, seuls trois pays, les Etats-Unis, la Russie et la Chine se sont posés sur la Lune.

Ils veulent tous décrocher la Lune

La nouvelle a pris la communauté scientifique de court. « Jusqu'ici l'Esa ne nous avait jamais fait part d'un quelconque projet lunaire », précise l'astrophysicien Frank Montmessin. « Mais, après tout, remarque le scientifique, face aux offensives de la Chine et des Etats-Unis, l'Europe ne pouvait pas rester éternellement les bras croisés. » Avec, pour les industriels, la promesse possible de juteuses commandes. L'industrie spatiale en Europe, c'est tout de même 35 000 emplois

Les Européens enverront un prototype baptisé Alina sur la Lune en 2020, qui ira voir le rover laissé sur place par Eugene Cernan et Harrison Schmitt en 1972./Nasa
Les Européens enverront un prototype baptisé Alina sur la Lune en 2020, qui ira voir le rover laissé sur place par Eugene Cernan et Harrison Schmitt en 1972./Nasa  

C'est que pour atteindre la nouvelle frontière à conquérir, Mars, à l'horizon 2050, l'étape lunaire est incontournable. C'est donc une bataille acharnée à laquelle se livrent la Chine et les Etats-Unis pour y prendre leurs quartiers. « La force d'attraction au sol, c'est-à-dire la gravité, y est très faible. Cela permet de faire d'énormes économies de carburant pour y faire décoller des vaisseaux. C'est donc une base arrière parfaite, le marchepied idéal pour y installer hommes, fusée, matériel, à destination de Mars ou d'autres planètes », rappelle Francis Rocard, spécialiste du système solaire au Cnes.

L'affront de la Chine

Pour l'instant, les Etats-Unis font la course en tête mais la Chine accélère. Le 3 janvier, elle a réussi à poser un petit robot, Chang'e 4 sur la face cachée de la Lune. « Non seulement elle a réalisé une première spatiale, mais pour cela, elle a placé un satellite de communication dans une zone près de la Lune, les points de Lagrange, que le Pentagone juge très sensible, explique Philippe Coué, spécialiste du programme chinois. Autant dire que dans les hautes sphères, ce double pied de nez n'a guère été apprécié » note-t-il.

Face à l'affront, la Nasa a donc été priée de mettre les bouchées doubles. Son plan d'attaque martien est prêt. Elle va construire, par petit bout, dans l'environnement de la Lune, une station spatiale bis. Plus petite que l'actuelle Station spatiale internationale (ISS), la Lunar Orbital Platform Gateway (LOP-G), servira de chambre d'hôte pour les astronautes qui n'y feront d'abord que des courts séjours. Pas plus de 30 jours sinon gare aux effets cancérigènes des rayonnements solaires. Ce grand mécano servira aussi à développer les engins et technologies utiles pour les futures missions.

La Nasa va construire dans l’environnement de la Lune, la Lunar Orbital Platform Gateway, une station plus petite que l’ISS (photo)./Nasa
La Nasa va construire dans l’environnement de la Lune, la Lunar Orbital Platform Gateway, une station plus petite que l’ISS (photo)./Nasa  

Dès 2022 débutera l'assemblage ce super labo de l'espace qui orbitera autour de la Lune. Mais la Nasa doit serrer au maximum les coûts : cette super station ne devra pas revenir à plus de 2,5 milliards de dollars. Le contribuable américain ne supporterait plus qu'on s'engage dans un programme pharaonique du type Apollo, comme dans les années 1960. A l'époque, ce sont 25 milliards de dollars qui avaient été engloutis pour damer le pion à l'ennemi communiste et chaque minute passée par l'un des douze Américains à fouler la Lune avait coûté au contribuable de l'Oncle Sam… 18 milliards de dollars.

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Alors, comme pour l'ISS, l'Europe et ses industriels ont été appelés en renfort. Sur le plan industriel, tout roule, Airbus et Thales espèrent bien fournir des éléments importants de la future station, notamment son laboratoire spatial. Mais dans ce beau schéma d'ensemble, il y a encore un sacré détail qui coince : l'eau ! Le voyage d'une mission habitée sur Mars dure sept mois, ce n'est donc pas un simple pack de six bouteilles qu'il faudra emporter.

En trouver sur la Lune ou dans son environnement proche, sur des astéroïdes, aurait aussi un énorme avantage : cela permettrait de travailler là-haut, presque en autonomie, en n'ayant pas non plus à embarquer depuis la terre des tonnes d'ergol – le carburant spatial — au prix fort. Car qui dit eau, dit aussi hydrogène et oxygène, les deux ingrédients de base de ce fameux ergol. « La Nasa étudie les moyens d'en extraire, mais pour l'instant, elle n'a pas trouvé la solution », précise Francis Rocard. Les sommes en jeu sont colossales : rien que pour transporter un kilo d'eau, de sucre ou de matériel, entre la Terre et l'ISS, cela coûte de 250 à 300 euros. Et l'ISS n'est qu'à 400 km d'altitude, c'est dire…

Y a-t-il vraiment de l'eau dans le régolite lunaire (la poussière de roches lunaires), capable d'approvisionner vaisseaux et équipages pour des missions lointaines ? Et si oui ? Cela vaut-il le coup de l'extraire ? Tiens, tiens, c'est précisément ce que veut vérifier l'ESA, en proposant d'aller à son tour sur la Lune ! « Notre mission est avant tout scientifique, on ne construira ni fusée ni atterrisseur, insiste Bernhard Hufenbach de sa division Exploration robotique et humaine, on veut comprendre dans quelles conditions l'exploitation des ressources du sol lunaire pourrait servir à des missions d'explorations. Ce que l'on attend des industriels, c'est qu'ils nous livrent une solution clé en main, incluant le transport, la logistique, les communications, au meilleur tarif possible », précise-t-il.

3 euros par Européen

Coïncidence ? La Chine est, elle, aussi sur la piste de l'eau. Et pas qu'un peu. Ce pourrait même être le but principal de Chang'e 6, le petit frère Chang'e 4. L'an prochain, lui doit se rendre au pôle Sud de la Lune, là où se trouve le cratère Shackleton. Ce nom ne vous dit rien ? Les experts spatiaux, eux, l'ont repéré depuis longtemps, et depuis cet été, ils ont la certitude que l'hydrogène qu'on y a détecté en quantités supérieures à la normale, il y a dix ans, correspond bien à la présence de glace. Mais comment s'y forme-t-elle. Y est-elle apportée par des corps extérieurs (des comètes) ou pas ? Et surtout, est-elle exploitable pour y installer une base lunaire ?

Les Chinois suspectent le cratère Shackleton, au pôle Sud de la Lune, de cacher de la glace./ESA/Jorge Mañes Rubio
Les Chinois suspectent le cratère Shackleton, au pôle Sud de la Lune, de cacher de la glace./ESA/Jorge Mañes Rubio  

Visiblement, la Chine veut en avoir le cœur net. Pour la Nasa, le petit coup de pouce de l'ESA qui veut justement se poser au pôle Sud, tombe à pic. Encore faut-il que l'agence spatiale européenne arrache le « go » de ses financeurs ! En 2012, elle avait déjà voulu décrocher la lune. « No go » telle avait été la réponse devant la note présentée : 500 millions d'euros. Cette fois-ci, la facture qu'examineront les ministres sera, selon une source proche du dossier, de « moins de 250 millions d'euros ». Soit moins de 3 euros par citoyen européen. Encore moins cher qu'un Paris-Rouen dans un bus Macron ! A ce tarif-là, un ticket pour la Lune, ça s'achète, non ?