«C’est phénoménal» : pourquoi Starship, la fusée pour Mars d’Elon Musk, fascine autant

Pour tenir ses promesses d’envoyer des humains sur la planète rouge dans la décennie, le fondateur de SpaceX avance à pas de géant. Après un vol prometteur en décembre, un nouveau prototype de son lanceur devrait décoller du Texas cette semaine.

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Encore à l'état de prototype, le Starship, ici dans une illustration diffusée par SpaceX en 2018, est à terme voué à transporter des humains vers la Lune et Mars.
Encore à l'état de prototype, le Starship, ici dans une illustration diffusée par SpaceX en 2018, est à terme voué à transporter des humains vers la Lune et Mars. AFP PHOTO /SPACEX/HANDOUT

Depuis des jours, les adorateurs d’Elon Musk et autres passionnés de voyages spatiaux guettent les images qui parviennent du pas de tir de Boca Chica, au Texas. Par cinq fois, de ce saint des saints où trône un cylindre futuriste, se sont échappées non seulement une fumée blanche, comme au Vatican, mais aussi des flammes oranges. Une série réussie de tests d’allumage statique du prototype de la fusée Starship qui ne laissait plus guère de doutes sur l’imminence d’un décollage. Et il semblerait que le moment soit enfin arrivé : après un report lundi soir pour cause de vents violents, le SN9 devrait prendre son envol mardi ou mercredi pour atteindre 12,5 km d’altitude et tenter de se poser intact sur le sol.

Pourquoi tant d’engouement ? Parce que le fondateur de SpaceX souhaite envoyer ce lanceur d’une capacité de cent passagers vers Mars avant la fin de la décennie. Puis répéter l’opération autant de fois que nécessaire pour installer une colonie de Terriens sur la planète rouge ! Un pari fou qui ne manque pas de défis, que d’aucuns jugeront insurmontables. Il y en a toutefois un qui semble à la portée de la société américaine : rendre ces multiples expéditions soutenables financièrement en créant une fusée entièrement réutilisable.

Pas question que des bouts de carlingue s’éparpillent en fin de course dans un désert, il faut tout récupérer. En décembre 2015 déjà, SpaceX réalisait l’exploit de faire atterrir le premier étage de sa fusée Falcon 9 sur la terre ferme. Cinq ans plus tard, les yeux sont rivés sur sa « grande sœur », Starship. L’opération est forcément plus compliquée pour un lanceur super-lourd (c’est un volume cinq fois plus important de satellites qui doit être placé en orbite). Mais le 9 décembre dernier, le prototype de Starship SN8 a offert aux aficionados un spectacle prometteur avec un vol à 10 km au-dessus du sol. Malgré l’explosion à l’atterrissage, l’événement a fait sensation.

Du jamais-vu

« Pour moi, ce fut un vol bluffant, remarquable et, je dirais, réussi à 95 %. Ce serait une grave erreur de s’arrêter sur le fait qu’il s’est crashé », insiste Christophe Bonnal, senior expert à la direction des lanceurs du Centre national d’études spatiales (Cnes). Au cours de cet essai qui a duré moins de sept minutes, Starship a présenté un drôle de numéro, du jamais-vu : redescendre à plat, moteurs éteints, un peu à la manière d’un parachutiste, vers son site d’atterrissage.

Il s’est ensuite redressé pour tenter d’atterrir à la verticale. Pour cela, il a fallu que deux de ses moteurs se rallument, une opération bien plus difficile qu’il n’y paraît. La faute aux ergols, ces composants qui permettent la propulsion de la fusée. « Quand on coupe la propulsion, les ergols partent un peu partout dans le réservoir, ils ne sont plus du tout au bon endroit, face à l’orifice de puisage. C’est extrêmement complexe de les relocaliser, détaille Christophe Bonnal. En plus, généralement, pendant la phase 0G, les ergols se chargent d’énormément de bulles, de gaz divers et variés, donc il faut dégazer avant de rallumer le moteur. Allumer un moteur en impesanteur après l’avoir éteint et s’être retourné, bravo ! »

«C’est phénoménal» : pourquoi Starship, la fusée pour Mars d’Elon Musk, fascine autant

Depuis les prouesses du SN8, les reports répétés du vol du SN9 ont suscité des frustrations. « On ne se rend pas compte de la richesse, de la rapidité et de l’intensité de ce qu’il se passe, conteste Christophe Bonnal. C’est un feuilleton passionnant qui va très, très vite, lié à une philosophie très particulière de Musk : je teste, je crashe, je regarde, je répare, je corrige, je remplace, je re-teste, et à la fin ça marche ! Cette réactivité, cette vitesse d’action, c’est quelque chose que nous n’avons jamais vu dans le développement spatial. C’est phénoménal ! »

Un vélo plutôt qu’une Ferrari

Pour autant, l’homme le plus riche du monde peut-il vraiment espérer un premier vol orbital de son Starship dès cette année ? « Je vais botter en touche, prévient Christophe Bonnal. Il avance à marche forcée, mais on passe les étapes l’une après l’autre. Il peut très bien devoir faire face à un problème significatif. On suit ça un peu ça comme un roman picaresque, au jour le jour. On se garde bien de faire des projections sur six mois. S’il n’y a pas de problème significatif, on peut imaginer un système orbital opérationnel dans cinq à dix ans. C’est crédible. » Et l’expert du Cnes de faire remarquer que rejoindre l’orbite terrestre nécessite 300 fois plus d’énergie que d’atteindre une altitude de 10 à 15 kilomètres. « On compare un vélo à une Ferrari. Le vélo est super, on l’applaudit, mais de là à l’extrapoler à la Ferrari, on n’y est pas encore. »

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Malgré les nombreuses étapes qui restent à franchir, Elon Musk ne dévie pas de son objectif. Recevant en décembre l’Axel Springer Award pour l’ensemble de son œuvre, il s’est dit confiant quant à l’envoi d’humains sur Mars à l’horizon 2026… Plus plausible est une participation à moyen terme de Starship aux missions lunaires du programme Artémis de la Nasa. Avant de lâcher les rênes de l’agence spatiale la semaine dernière, Jim Bridenstine lui a prédit un « bel avenir » et affirmé son importance dans le programme. Il est notamment l’un des trois atterrisseurs en lice pour le premier alunissage d’un équipage depuis Apollo, en 2024. S’il est choisi, Starship devra donc se poser sur la Lune mais aussi redécoller du satellite en vue d’un transfert en orbite des astronautes vers la capsule Orion qui les ramènera sur Terre.

C’est certainement dans la perspective de missions lointaines qu’Elon Musk a récemment fait miroiter, sur Twitter, les décollages de deux Starship depuis deux pas de tir voisins. Un long trajet impliquerait en effet qu’un Starship soit approvisionné en ergols par d’autres Starship en vol. Un transfert qui, du point de vue de la technique, serait loin d’être évident. Mais qui laisse imaginer encore de beaux spectacles.