Terrorisme et laïcité : cinq minutes pour comprendre la polémique entre Macron et la presse anglo-saxonne

Le chef de l’Etat répond aux grands journaux britanniques et américains qui lui reprochent sa réponse aux attentats qui ont endeuillé la France depuis la rentrée.

 Emmanuel Macron a publié une tribune dans le Financial Times pour répondre à une chronique parue sur le site du quotidien britannique.
Emmanuel Macron a publié une tribune dans le Financial Times pour répondre à une chronique parue sur le site du quotidien britannique.  AFP/Guillaume Horcajuelo

Emmanuel Macron et la presse anglo-saxonne, nouveau round. Dans un long récit publié ce dimanche, le New York Times revient sur la polémique entre le chef de l'Etat et plusieurs médias américains ou britanniques, née fin octobre après les différents attentats terroristes qui ont frappé la France.

Se sentant accusé de « stigmatiser à des fins électorales les Français musulmans », le président français a tenu à répondre en personne à plusieurs reprises. « Je suis pour le respect des cultures, des civilisations, mais je ne vais pas changer mon droit parce qu'il choque ailleurs », martèle-il encore ce lundi dans le New York Times, reprochant aux médias anglo-saxons de « légitimer les violences » contre le pays qu'il préside.

On fait le point.

D'où vient cette polémique ?

Tout a démarré plus précisément le 16 octobre, jour de l'assassinat de Samuel Paty. Le professeur d'histoire-géographie, qui avait présenté à ses élèves des caricatures de Mahomet lors d'un échange sur la liberté d'expression, a été sauvagement décapité par un djihadiste.

Dans la foulée, certaines voix à l'étranger ont critiqué la réaction, très ferme, de la France et de son gouvernement. Des appels au boycott de produits français ont été lancés dans plusieurs pays arabes, tandis que plusieurs médias anglo-saxons se sont emparés du sujet. Le 23 octobre, le correspondant du Washington Post à Paris, James McAuley pointe dans un article le refus du gouvernement français de « mesurer la discrimination systémique qui alimente tant le séparatisme qu' (il) cherche à combattre ».

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Deux tribunes vont ensuite alimenter la polémique. Le 29 octobre, jour d'un autre attentat qui a causé la mort de trois personnes à Nice, la version européenne du site américain Politico publie un texte du sociologue Farhad Khosrokhavar, intitulée : « La dangereuse religion française du sécularisme ». L'auteur, directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS), explique que la France est particulièrement la cible d'attentats djihadistes en raison de « la laïcité radicale et son blasphème, qui a alimenté le radicalisme d'une minorité marginalisée ». Trois jours plus tard, le 1er novembre, le texte est retiré et remplacé par une note de l'éditeur en chef de Politico Europe, Stephen Brown. La tribune « ne respecte pas nos exigences éditoriales », écrit ce dernier.

Le 3 novembre, c'est au tour du Financial Times de publier un texte dans sa rubrique d'opinions. L'autrice, Mehreen Kahn, correspondante du quotidien britannique à Bruxelles, reproche à Emmanuel Macron, qualifié de « président libéral », d'entretenir un « environnement hostile (pour les musulmans) ». Plusieurs erreurs factuelles sont recensées par des internautes, ainsi qu'une mauvaise traduction d'une citation d'Emmanuel Macron (« séparatisme islamique », donc rapporté à l'islam, au lieu de « séparatisme islamiste », qui se réfère à l'islamisme). Là aussi, le texte est finalement retiré, le jour même.

Comment expliquer ces prises de position de la presse anglo-saxonne ?

Cela peut s'expliquer par les différences culturelles qui séparent la France du Royaume-Uni et des Etats-Unis. On oppose généralement deux modèles d'intégration. D'un côté, celui, français, axé sur l'assimilation. De l'autre, celui des Etats-Unis et du Royaume-Uni, souvent qualifié de communautariste.

« Il y a, en France, un idéal républicain universaliste des valeurs de la République qui doivent transcender les appartenances religieuses ou ethniques, alors que celles-ci ne sont pas du tout vues comme une menace aux Etats-Unis », décrypte la politiste Amandine Barb, chercheuse à l'Université de Hanovre et spécialiste des relations entre religion et politique. Dans une note d'analyse parue en 2015 sur le site vie-publique.fr, l'experte rappelait que « les crispations hexagonales autour de l'islam et la tentation – pas toujours concrétisée – du législateur français de privatiser encore davantage les identités religieuses ont été vivement critiquées aux États-Unis, certains observateurs allant jusqu'à présenter les lois françaises de 2004 et de 2010 comme l'expression d'un fondamentalisme laïque ».

« Quand on aborde la question des modèles d'intégration, le dialogue franco-états-unien tourne rapidement au malentendu pour une raison de taille, rarement signalée, à savoir que cette notion, courante en France depuis la fin des années quatre-vingt n'a pas d'équivalent aux États-Unis », écrivait en 2005 Jim Cohen, professeur d'études américaines à l'Université Sorbonne-Nouvelle Paris 3.

Dans ce contexte, la presse anglo-saxonne est aussi beaucoup plus scrupuleuse dans la façon dont elle traite certains événements portant sur la religion. Pas question de reprendre des dessins du prophète Mahomet, par exemple. Le New York Times a même décidé d'arrêter de publier des caricatures en avril 2019, après un croquis jugé antisémite par certains. Il représentait le Premier ministre Benyamin Netanyahou, étoile de David autour du cou, en chien d'aveugle de Donald Trump, coiffé d'une kippa.

Cette décision a été prise « en vertu d'une sorte de théorie du ressenti et au nom de la volonté de ne pas blesser », estime l'historien des médias Alexis Lévrier, jugeant que « cela devient presque une sorte d'autocensure ».

Comment réagit l'Elysée ?

L'entourage du chef de l'Etat dit ne pas « vouloir laisser entendre que la France s'engage dans une guerre de civilisation » ou qu'il y aurait « une politique française ciblée contre les musulmans ». La réplique a eu lieu en plusieurs temps. Le 31 octobre, Emmanuel Macron a accordé une longue interview à la chaîne arabe Al Jazeera afin de s'adresser à l'ensemble des musulmans. Tout en disant « comprendre qu'on puisse être choqué par des caricatures », il a martelé son souhait « qu'on puisse écrire, penser, dessiner librement dans mon pays parce que je pense que c'est important, que c'est un droit, ce sont nos libertés ».

Emmanuel Macron a ensuite tenu à s'adresser directement aux médias, n'hésitant pas à prendre la plume. En réponse à la tribune du Financial Times, il a rédigé un texte intitulé « La France se bat contre le séparatisme islamiste - jamais contre l'Islam ». Celui-ci est paru le 4 novembre sur le site du quotidien britannique et, en français, sur celui de l'Elysée. « Je ne laisserai personne affirmer que la France, son Etat, cultive le racisme vis-à-vis des musulmans », y martèle-t-il.

Comment la polémique a-t-elle rebondi ?

Lundi, le New York Times a publié à son tour un long récit de son éditorialiste en charge des médias, Ben Smith. L'auteur retrace chronologiquement ces dernières semaines d'incompréhension. « Le président a quelques comptes à régler avec les médias américains : au sujet de notre biais, notre obsession du racisme, nos points de vue sur le terrorisme, et notre réticence à exprimer notre solidarité, même un instant, avec sa République assiégée », entame Ben Smith, racontant avoir été appelé par le chef de l'Etat. L'entourage d'Emmanuel Macron indique à l'inverse avoir simplement accepté une sollicitation pour un échange téléphonique, calé à 19h30 jeudi dernier et qui s'est « très bien passé ».

De même, l'Elysée assure ne pas être intervenu dans les décisions du Financial Times et de Politico de dépublier les deux textes litigieux, indiquant avoir simplement demandé des précisions sur les erreurs factuelles. « Quand le président est cité, il faut faire attention à ne pas mettre de choses fausses dans sa bouche », argue un proche.

Ces épisodes rappellent les tensions qui ont pu apparaître, en France aussi, entre les journalistes et le chef de l'Etat depuis son élection. « Plutôt que de répondre sur le fond, le New York Times a choisi habilement de privilégier la forme, en insistant sur les rapports tumultueux qu'entretient Emmanuel Macron avec la presse », conclut Alexis Lévrier.