Pourquoi Emmanuel Macron maintient la présence militaire française au Sahel

Trois objectifs expliquent cette décision : accompagner les armées sahéliennes vers une plus grande autonomie tactique, cibler «la haute hiérarchie» djihadiste et développer la force spéciale Takuba qui associe des forces spéciales françaises et européennes.

AbonnésCet article est réservé aux abonnés.
 «Il serait paradoxal d’affaiblir notre dispositif au moment où nous disposons d’un alignement politique et militaire favorable à la réalisation de nos objectifs», a justifié Emmanuel Macron.
«Il serait paradoxal d’affaiblir notre dispositif au moment où nous disposons d’un alignement politique et militaire favorable à la réalisation de nos objectifs», a justifié Emmanuel Macron. REUTERS/Francois Mori

Pourquoi Emmanuel Macron a-t-il décidé de maintenir intacts — au moins « dans l'immédiat » — les effectifs français déployés depuis huit ans au Sahel? Ce maintien des 5100 militaires de l'opération Barkhane est la principale annonce du sommet G5 (Mali, Tchad, Niger, Burkina Faso et Mauritanie) qui s'est achevé ce mardi 16 février en visioconférence entre Ndjaména (Tchad) où étaient réunis les chefs d'Etat sahéliens et l'Elysée. « Il serait paradoxal d'affaiblir notre dispositif au moment où nous disposons d'un alignement politique et militaire favorable à la réalisation de nos objectifs », a justifié Emmanuel Macron à l'issue de la réunion. Trois raisons expliquent ce maintien.

1. Accompagner les armées sahéliennes

Tout d'abord, en dépit des succès remportés depuis le « surge » (le renfort de 600 militaires français il y a un an), la menace reste élevée et des attaques armées sont enregistrées chaque jour ou presque. Or les armées locales, malgré les dizaines de millions d'euros dépensées en formation et en équipement, n'ont pas encore la capacité de combattre en autonomes les groupes terroristes de l'EIGS (Etat islamique au Grand Sahara) et du RVIM (Rassemblement pour la victoire de l'islam et des musulmans), affilié à Al-Qaïda.

VIDÉO. Opération Barkhane au Sahel : pour Macron, «retirer massivement des hommes serait une erreur»

« Si on se retire, demain tout repart », nous confiait dernièrement un haut gradé. Pour autant, les progrès sont réels, il ne faut donc surtout pas interrompre le processus. « Ces derniers mois, sur le terrain, on a vu les militaires maliens tenir leurs postes face aux attaques des djihadistes les encerclant avec leurs motos et leurs pick-up, avec des tirs de roquettes et de mortier, reprend cet officier, alors qu'en 2019 ils se débandaient. »

Paradoxalement, le coup d'Etat qui a vu une junte de colonels prendre le pouvoir à Bamako en août dernier aurait… amélioré la situation. « La hiérarchie militaire a été entièrement renouvelée et nous travaillons très bien avec nos homologues, ceux du commandement central comme les responsables sur le terrain », se félicite le général Marc Conruyt, commandant l'opération Barkhane. Emmanuel Macron admet lui-même avoir plus avancé « en trois mois avec les autorités de transition (NDLR : qui remplacent officiellement la junte en attendant des élections) qu'en trois ans » avec le président déchu Keita !

Preuve de ces « progrès », les militaires maliens, nigériens et burkinabés ont participé à l'automne dernier et en ce début d'année aux côtés des soldats de Barkhane à deux opérations majeures, « Bourrasque » et « Eclipse ». Et le Tchad a annoncé l'envoi d'un contingent de 1200 hommes auprès de Barkhane.

2. Cibler «la haute hiérarchie» djihadiste

Si l'EIGS, « filiale » de Daech, est affaiblie et « a perdu son emprise », son rival RVIM, mené par le chef touareg Iyad Ag Ghali, prospère localement et projette d'étendre le djihad vers la Côte d'Ivoire, le Bénin, le Sénégal… Le chef de l'Etat a confirmé que « la plus haute hiérarchie » de ce groupe d'Al-Qaïda est dans le viseur de Barkhane, et a promis « une action renforcée » pour « essayer d'aller décapiter ces organisations ». Un vocabulaire extrême qui correspond à une réalité, l'Elysée comme l'état-major ayant admis qu'Iyad Ag Ghali et son lieutenant Amadou Koufa, un prédicateur peul chef de la Katiba (colonne djihadiste) Macina, seraient « neutralisés ». En clair, tués, en langage militaire… si « l'opportunité se présente », précise un officier.

Newsletter Politique
Nos analyses et indiscrétions sur le pouvoir
Toutes les newsletters

VIDÉO. Dans l'enfer d'un sanctuaire djihadiste avec les soldats français

Si la désignation de telles cibles n'est pas nouvelle en soi — Emmanuel Macron a rappelé que les militaires français ont ainsi éliminé le chef d'Aqmi Abdelmalek Droukdel en juin dernier —, la nouveauté vient de l'accord, entériné au sommet, des partenaires du G5. Le gouvernement malien, notamment, était jusqu'ici partisan du dialogue avec ces chefs djihadistes implantés localement.

3. Développer la force spéciale Takuba

Macron mise beaucoup sur l'engagement des Européens dans la taskforce Takuba. Il s'agit de détachements de forces spéciales, associant des Français et Européens — une quarantaine d'Estoniens, une soixantaine de Tchèques et quelque 150 Suédois pour l'instant — à des militaires sahéliens, pour des opérations périlleuses contre les djihadistes. Le chef de l'Etat se fixe pour objectif « d'arriver à 2000 hommes pour Takuba, dont 500 Français en force pivot ». D'autres partenaires de l'UE sont d'ores et déjà attendus, des Italiens prochainement, des Néerlandais, Portugais, Danois, Belges, etc.

Reste que le volet militaire ne pourra rien régler seul, et que l'Elysée redoute un enlisement au Sahel qui pourrait devenir un enjeu de la présidentielle de 2022. Macron appelle donc à un « deuxième sursaut : celui du retour de la sécurité et des services aux populations » dans les régions abandonnées aux groupes armés. Histoire de mettre la pression sur ses homologues, il a nommé un envoyé spécial dans la région, chargé de relever chaque semaine l'avancement des objectifs — réouverture des écoles, retour des magistrats, policiers… — dans quatre zones au Niger, Mali et Burkina désignées lors du sommet.